Le droit de manifester sous pression sécuritaire
Depuis le 20 janvier 2025, la réponse fédérale aux mouvements de contestation s’est nettement durcie. Les mobilisations étudiantes de 2024 contre la guerre menée par Israël à Gaza ont servi de laboratoire. Des mois après les manifestations, plusieurs étudiants étrangers ont été arrêtés et placés en procédure d’expulsion pour leur participation aux rassemblements.
L’arrestation, en mars 2025, de Mahmoud Khalil, figure du mouvement propalestinien à l’université Columbia et détenteur d’une carte verte, a marqué un tournant. Accusé par l’administration d’être un « soutien du Hamas », il a été détenu pendant plusieurs mois et reste menacé d’expulsion. Le même mois, Rümeysa Öztürk, étudiante turque titulaire d’un visa, a été interpellée par des agents de l’immigration (ICE) en civil, après avoir critiqué dans une tribune la gestion du mouvement par son université.
Parallèlement, Donald Trump a ordonné le déploiement de la Garde nationale et de marines à Los Angeles à la suite de manifestations contre les arrestations de migrants. Des dispositifs similaires ont ensuite été étendus à d’autres villes. Le 15 janvier, le président a de nouveau évoqué l’Insurrection Act, une loi d’exception permettant l’intervention militaire en cas de troubles civils, alors que Minneapolis était secouée par des manifestations après la mort de Renee Good, abattue lors d’une opération de l’ICE.
Immigration : la promesse d’expulsions massives concrétisée
Sur le front migratoire, l’offensive annoncée pendant la campagne est devenue réalité. En 2025, le nombre de personnes détenues par l’ICE a augmenté de près de 75 %, atteignant 66 000 détenus début décembre, selon l’American Immigration Council.
Les expulsions se sont accélérées à un rythme inédit. En novembre 2025, plus de 14 expulsions étaient effectuées pour chaque personne libérée en attente d’audience, contre 1,6 un an plus tôt. Le ministère de la Sécurité intérieure affirme avoir expulsé plus de 600 000 personnes depuis janvier 2025, tandis que 1,9 million d’autres auraient quitté le pays « volontairement ». Sur le terrain, les méthodes se durcissent. À Los Angeles, des raids de l’ICE ont visé des parkings de magasins, des stations de lavage et des entreprises employant des travailleurs latino-américains. Souvent menées par des agents masqués, ces opérations ont suscité de nombreuses actions en justice et des condamnations d’organisations de défense des droits humains.
Le droit d’asile a lui aussi été sévèrement restreint. Le plafond d’accueil des réfugiés a été ramené à 7 500 places pour l’exercice fiscal 2026, contre 125 000 sous l’administration Biden. Une priorité controversée a été accordée aux Sud-Africains blancs, Donald Trump évoquant sans preuves un supposé « génocide » des Afrikaners. Dernière mesure en date : la suspension des procédures de visas d’immigrants pour 75 pays.
Droits reproductifs : un démantèlement progressif
Sans instaurer d’interdiction nationale de l’avortement, l’administration Trump a vidé de leur substance plusieurs protections clés. La protection fédérale liée à la loi Emtala, qui garantissait l’accès à l’IVG en cas d’urgence médicale, a été abandonnée. Désormais, les hôpitaux et médecins ne sont plus sanctionnés s’ils refusent d’intervenir, même en cas de complications graves.
Les poursuites judiciaires se multiplient. En Géorgie, une femme ayant fait une fausse couche a été brièvement inculpée avant d’être libérée, illustrant le climat d’insécurité juridique entourant les femmes enceintes. Les coupes budgétaires ont aggravé la situation. Près de 50 centres Planned Parenthood ont fermé en 2025, dont une vingtaine après l’adoption de la loi budgétaire One Big Beautiful Bill. L’administration envisage en outre de restreindre l’accès à la pilule abortive mifépristone, notamment par télémédecine.
Droits LGBTQ+ : une offensive ciblée
Les personnes LGBTQ+ figurent parmi les plus touchées. Dès son investiture, Donald Trump a signé un décret affirmant que l’administration fédérale ne reconnaîtrait plus que deux sexes « biologiques ». En novembre, la Cour suprême a autorisé la suppression des passeports mentionnant un genre « X » ou différent de celui assigné à la naissance.
Dans l’armée, l’interdiction visant les personnes atteintes de dysphorie de genre a été rétablie, affectant plusieurs milliers de militaires. Les subventions fédérales sont désormais conditionnées à l’exclusion des athlètes transgenres des compétitions féminines. De nombreux hôpitaux ont interrompu les soins destinés aux mineurs trans par crainte de perdre leurs financements, tandis que les budgets de prévention du suicide chez les jeunes LGBTQ+ ont été amputés.
Liberté de la presse : un climat d’intimidation
Enfin, la relation entre le pouvoir et les médias s’est considérablement dégradée. Restrictions d’accès, poursuites judiciaires, exclusions ciblées : la pression est constante. L’agence Associated Press a vu ses journalistes temporairement exclus pour avoir refusé d’utiliser l’appellation « golfe d’Amérique », imposée par décret présidentiel.
Au Pentagone, une tentative d’imposer une validation préalable des informations publiées a conduit plusieurs médias majeurs à renoncer à leur accréditation. L’accès à la Maison Blanche s’est restreint, tandis que le Wall Street Journal a été visé par une plainte après un article sur les liens passés de Donald Trump avec Jeffrey Epstein. Le 16 janvier, une perquisition du FBI au domicile d’une journaliste du Washington Post a ravivé les craintes sur la protection des sources.
Un an après le retour de Donald Trump, le recul des droits et libertés ne procède pas d’un choc unique, mais d’une accumulation de décisions. Une transformation progressive, mais profonde, de l’équilibre démocratique américain.
J.F.PAGNI