À Kyiv, la guerre ne se joue plus seulement sur le front. Elle se joue aussi dans les couloirs du pouvoir. Depuis plusieurs mois, les départs successifs de figures centrales du système Zelensky, les enquêtes anticorruptions, les rivalités au sein de l’appareil sécuritaire et les affrontements autour du contrôle de la politique de défense donnent l’image d’un pouvoir traversé par de profondes tensions.
Au centre de cette tempête : Volodymyr Zelensky, président en temps de guerre, dont l’autorité reste considérable mais qui doit désormais composer avec une réalité nouvelle : plusieurs des hommes qui ont constitué les piliers de son système ont disparu de son premier cercle, tandis que d’autres responsables ont acquis une visibilité et une influence susceptibles de modifier les équilibres internes.
Parmi les noms qui cristallisent cette recomposition figurent Mykhaïlo Fedorov, Andriy Yermak, Tymur Mindich, mais aussi plusieurs responsables militaires, sécuritaires et politiques qui ont été écartés, déplacés ou rattrapés par des enquêtes. Le phénomène ne ressemble plus à un simple remaniement. Il ressemble à une lutte pour le contrôle de l’après-guerre.
Pendant des années, Andriy Yermak a été l’un des hommes les plus puissants de l’Ukraine, au plus près du président. Son départ de la direction du cabinet présidentiel en novembre 2025 a marqué un tournant majeur. Il est ensuite devenu la cible d’une procédure anticorruption : en mai 2026, la Haute Cour anticorruption ukrainienne a ordonné son placement en détention provisoire avec une caution fixée à 140 millions de hryvnias. Les enquêteurs l’accusent notamment de blanchiment portant sur 460 millions de hryvnias dans une affaire liée à un projet immobilier haut de gamme. Yermak conteste les accusations. Sa chute a mécaniquement ouvert un espace.
Et dans un système politique aussi fortement concentré autour de la présidence, lorsqu’un homme aussi puissant disparaît du premier cercle, ce ne sont pas seulement les personnes qui changent : ce sont les réseaux d’influence qui se recomposent.
Mindich : l’ombre encombrante du passé
Le cas de Tymur Mindich est encore plus sensible pour Zelensky. Ancien associé de l’entourage de Zelensky et copropriétaire de Kvartal 95, la société de production fondée avant l’entrée du président en politique, Mindich est devenu une figure centrale de l’enquête anticorruption dite « Midas ». Les autorités ukrainiennes le soupçonnent notamment d’implication dans des faits de corruption dans le secteur énergétique. Il a quitté l’Ukraine et a contesté les accusations portées contre lui. Les investigations ont cependant continué à produire des éléments embarrassants.
En avril 2026, Ukrainska Pravda a publié des enregistrements issus de l’enquête du NABU, faisant apparaître des conversations de Mindich avec plusieurs personnalités de haut niveau. Le média a également rapporté des discussions relatives à des projets immobiliers associés, selon ses sources, à Mindich, Yermak et à des personnes identifiées par les prénoms « Vova » et « Andrii ». Il faut évidemment distinguer les accusations, les éléments d’enquête et les faits judiciairement établis. Mais politiquement, le problème est déjà considérable. Mindich appartient au passé de Zelensky tout en restant au cœur des questions posées sur son entourage. Et plus les enquêtes avancent, plus cette proximité ancienne devient politiquement encombrante.
Fedorov : le nouveau centre de gravité ?
Puis est apparu Mykhaïlo Fedorov. À seulement 35 ans, l’ancien ministre de la Défense s’est imposé comme l’une des figures les plus visibles de la modernisation militaire ukrainienne, notamment autour des drones, de la technologie et de nouvelles méthodes de conduite de la guerre. Son éviction, en juillet 2026, a provoqué une véritable onde de choc. Des manifestations ont éclaté à Kyiv et dans d’autres villes. Des milliers de personnes ont protesté contre son départ, tandis que son image de réformateur et son rôle dans l’innovation militaire lui avaient permis d’acquérir une popularité dépassant largement les cercles gouvernementaux. Le plus spectaculaire est que Zelensky a lui-même dû réorganiser son dispositif après la crise.
Le commandant en chef Oleksandr Syrsky, dont les relations avec Fedorov étaient particulièrement tendues, a finalement été limogé quelques jours plus tard. Mais Fedorov n’a pas été réinstallé à la Défense. Le président avait donc déclenché une crise pour écarter un homme qu’il jugeait problématique, avant de devoir se séparer également de celui avec lequel cet homme était en conflit. Cette séquence a profondément alimenté les interrogations sur les véritables raisons du remaniement.
Réduire cette crise à une querelle entre individus serait toutefois trop simple. Derrière les affrontements entre Fedorov et Syrsky se trouve une véritable divergence sur la manière de conduire la guerre. D’un côté, une génération plus jeune mise sur les drones, l’intelligence technologique, les données et l’innovation rapide. De l’autre, une culture militaire davantage fondée sur les structures traditionnelles, l’artillerie, l’infanterie et la hiérarchie classique. Des analyses de RUSI et du Washington Post ont précisément souligné cette opposition entre différentes visions de la guerre et du fonctionnement de l’appareil militaire ukrainien. Mais une autre dimension est apparue : le contrôle des ressources, des nominations et des réseaux de décision. C’est là que la bataille devient politique.
Le système Zelensky se débarrasse de ses anciens piliers
Depuis le départ de Yermak, les remaniements ont touché une succession de responsables autrefois considérés comme essentiels au fonctionnement du pouvoir. Le remplacement de responsables politiques, militaires et sécuritaires a donné naissance à ce que certains observateurs ukrainiens décrivent comme une transformation profonde du système présidentiel. Ukrainska Pravda a ainsi analysé le début de 2026 comme une vaste recomposition de l’équipe dirigeante après la chute de Yermak. Mais cette recomposition a un prix.
À force de changer les hommes, le président prend le risque de donner l’impression que le système ne fonctionne plus qu’à travers des crises successives. Chaque limogeage doit être expliqué. Chaque nomination doit être justifiée. Chaque disgrâce nourrit de nouvelles interrogations. Et chaque nouveau scandale renvoie au précédent.
Le problème de Zelensky n’est donc pas simplement de savoir qui occupera tel ou tel poste. Le problème est la perception d’un pouvoir constamment obligé de se réorganiser. Le départ de Yermak. Les enquêtes autour de Mindich. La disgrâce de responsables sécuritaires. Le conflit Fedorov-Syrsky. Le limogeage de Fedorov. La crise provoquée par son remplacement. Puis le départ de Syrsky. Pris séparément, chacun de ces épisodes peut être expliqué.
Pris ensemble, ils dessinent une autre réalité : un appareil d’État sous tension permanente. Le Washington Post a relevé que la crise autour de Fedorov avait exposé des tensions institutionnelles profondes dans la chaîne de commandement ukrainienne.
Le spectre d’une implosion politique
Faut-il pour autant parler d’une implosion imminente du pouvoir ukrainien ?
En août 2026, Le Monde estimait ainsi que Zelensky avait réussi à contenir la crise politique née du limogeage de Fedorov, même s’il en sortait affaibli. Mais le danger est ailleurs. Une succession de crises peut finir par produire une crise systémique. Lorsqu’un président doit continuellement arbitrer entre militaires, technocrates, services de sécurité, responsables politiques, oligarques présumés, anciens alliés et nouveaux prétendants à l’influence, l’énergie du pouvoir est progressivement absorbée par sa propre gestion interne. Et cela devient particulièrement dangereux en temps de guerre.
L’un des éléments les plus révélateurs est l’entrée progressive de la question de l’après-guerre dans le débat politique. Mykhaïlo Fedorov, après son départ du gouvernement, a publiquement appelé à restaurer le processus démocratique et à organiser des élections. Il a également dénoncé ce qu’il présente comme une « crise systémique de gouvernance » et critiqué la corruption au sein du pouvoir. Zelensky a rejeté l’idée d’organiser immédiatement des élections pendant la guerre, estimant qu’un scrutin dans ces conditions risquerait de diviser le pays. Le débat est donc lancé. Et derrière la question électorale se profile une interrogation beaucoup plus importante : qui contrôlera l’Ukraine lorsque la guerre prendra fin ?
Une bataille pour l’Ukraine de demain
C’est probablement ici que se situe le véritable enjeu. La bataille actuelle ne porte pas uniquement sur les postes ministériels. Elle porte sur le modèle de pouvoir qui émergera de la guerre. Zelensky veut préserver la cohésion autour de la présidence. Les technocrates et réformateurs veulent davantage de poids pour les institutions. Les militaires défendent leurs prérogatives. Les services de sécurité cherchent à conserver leur influence. Les réseaux politiques se recomposent. Et les anciens proches du président, désormais écartés ou visés par des enquêtes, ne disparaissent pas nécessairement de la vie politique. Ils peuvent devenir ses adversaires de demain.
Un pouvoir qui se fragmente de l’intérieur
L’histoire politique montre qu’un pouvoir ne s’effondre pas nécessairement sous le coup d’une offensive extérieure. Il peut aussi se fragiliser de l’intérieur. L’Ukraine reste engagée dans une guerre existentielle contre la Russie et dépend fortement du soutien occidental. Dans ce contexte, toute crise prolongée au sommet peut avoir des conséquences bien au-delà des rivalités personnelles. La question est donc moins de savoir si Zelensky va « tomber » demain que de comprendre si son système politique est capable de survivre à l’accumulation des ruptures.
Yermak est parti. Mindich est rattrapé par les enquêtes. Fedorov est devenu un ancien ministre capable de contester publiquement le fonctionnement du pouvoir. D’autres figures ont été écartées ou déplacées. Pendant ce temps, Zelensky tente de reconstruire une équipe autour de lui. Mais plus le président remplace ses hommes, plus une question s’impose : est-il en train de consolider son pouvoir ou de révéler, malgré lui, les fractures qui le traversent ?
Pour l’instant, le système tient. Mais il tient sous tension. Et dans une Ukraine épuisée par la guerre, la véritable menace pour le pouvoir de Zelensky pourrait ne pas venir uniquement du front russe. Elle pourrait aussi venir de la bataille silencieuse qui se joue au cœur même du pouvoir ukrainien.
J.F.PAGNI