La guerre en Ukraine ne se joue plus uniquement entre Ukrainiens et Russes. Depuis plusieurs années, le conflit attire également des combattants étrangers, recrutés ou encouragés à rejoindre les forces ukrainiennes. Parmi eux figurent des ressortissants africains et latino-américains, attirés notamment par la perspective de revenus importants, de primes ou d’autres avantages.
Mais derrière les promesses et les discours de recrutement se trouve une réalité beaucoup moins séduisante : celle d’hommes étrangers envoyés sur un théâtre de guerre où ils peuvent perdre leur vie pour une cause qui n’est pas celle de leur propre pays. Cette réalité mérite d’être regardée en face.
Ce n’est pas la guerre des Africains
Pour les Africains tentés par l’aventure ukrainienne, une question essentielle devrait être posée avant toute signature de contrat ou tout départ : pourquoi aller mourir dans une guerre qui ne concerne pas directement leur pays ?
L’Afrique n’est pas l’Europe de l’Est. Les réalités historiques, économiques, sociales et géopolitiques du continent africain sont profondément différentes de celles de l’Ukraine. Les priorités des populations africaines sont ailleurs : emploi, éducation, santé, logement, infrastructures, industrialisation, sécurité alimentaire, accès à l’énergie, développement des entreprises et amélioration du niveau de vie. Les gouvernements africains ont déjà suffisamment de défis à relever pour répondre aux attentes de leurs populations.
Chaque jeune Africain qui dispose de compétences, d’énergie et de capacité de travail représente une ressource précieuse pour son pays. Le continent a besoin de médecins, d’ingénieurs, d’enseignants, de techniciens, d’entrepreneurs, d’agriculteurs modernes, de chercheurs et de travailleurs qualifiés. Il n’a certainement pas besoin de voir sa jeunesse partir mourir sur des champs de bataille étrangers.
L’appât du gain peut conduire au pire
Le recrutement de combattants étrangers repose souvent sur un argument particulièrement puissant dans des sociétés confrontées au chômage et à la précarité : l’argent. Pour un jeune sans emploi ou disposant de revenus très faibles, les sommes proposées peuvent sembler considérables. Mais la guerre ne ressemble jamais à une offre d’emploi ordinaire.
Il n’existe pas de salaire suffisamment élevé pour compenser une vie brisée, une invalidité permanente ou la mort. Le risque est d’autant plus important que les candidats peuvent sous-estimer la réalité du champ de bataille. Une fois engagés, ils ne contrôlent plus nécessairement les conditions dans lesquelles ils combattent, les opérations auxquelles ils participent ou les risques auxquels ils sont exposés. L’argent promis avant le départ peut disparaître en quelques secondes face à une frappe, une mine, un drone ou un bombardement. C’est pourquoi les campagnes de recrutement doivent être regardées avec la plus grande prudence.
Les promesses de rémunération, de statut ou d’une nouvelle vie peuvent constituer de véritables « chants des sirènes ». Elles donnent l’impression que la guerre serait une opportunité économique. Elle ne l’est pas. La guerre transforme rapidement celui qui pensait partir chercher un revenu en combattant exposé à la mort.
Pour les Africains, cette question est particulièrement importante. Le continent connaît déjà une forte pression démographique et doit créer chaque année des millions d’emplois pour absorber l’arrivée de nouveaux jeunes sur le marché du travail. La solution au chômage des jeunes Africains ne peut pas être leur exportation vers les champs de bataille du monde. La réponse doit être le développement.
L’Afrique a ses propres batailles à mener
Il existe pourtant une autre manière de considérer cette situation. L’Afrique mène déjà ses propres combats : contre la pauvreté, le chômage, le sous-développement industriel, le déficit d’infrastructures, les difficultés d’accès à l’énergie, les inégalités et la dépendance excessive aux importations. Ces combats ne se gagnent pas avec des fusils.
Ils se gagnent avec des écoles, des universités, des usines, des routes, des hôpitaux, des entreprises, des investissements productifs et des politiques publiques capables de créer des emplois durables. L’Afrique a besoin de bâtisseurs, pas de mercenaires. Elle a besoin que sa jeunesse transforme son énergie en création de richesses plutôt qu’en participation à des conflits éloignés.
La présence de ressortissants africains dans les forces combattantes ukrainiennes ne signifie évidemment pas que l’Afrique, dans son ensemble, aurait choisi de prendre part à la guerre. Les décisions individuelles de certains combattants étrangers ne doivent pas être présentées comme celles des peuples ou des États africains.
De nombreux pays africains ont au contraire cherché à conserver une position diplomatique indépendante et à appeler au dialogue et à la résolution pacifique du conflit. Il est donc essentiel de distinguer les choix individuels de certains ressortissants, les opérations de recrutement et les positions officielles des États africains. L’Afrique n’a aucun intérêt à transformer la guerre en Ukraine en son propre conflit.
L’Ukraine n’est pas l’Afrique
Cette évidence mérite d’être répétée. Les Ukrainiens défendent leur territoire dans le cadre d’un conflit qui concerne directement leur pays. Les Russes combattent également dans le cadre d’un conflit lié à leurs propres intérêts stratégiques. Un jeune Africain qui rejoint ce conflit fait, lui, le choix de prendre part à une confrontation étrangère. Il ne défend ni son village, ni sa ville, ni son territoire national. Il prend le risque de mourir à des milliers de kilomètres de chez lui.
L’urgence pour le continent est de construire des économies capables de donner à sa jeunesse des perspectives qui ne dépendent ni de l’émigration clandestine, ni des réseaux de recrutement militaire, ni des promesses d’argent facile.
La véritable bataille est celle du développement

sur un argument particulièrement puissant dans des sociétés confrontées au chômage et à la précarité (Ph : DR)
Le débat devrait donc dépasser la seule question du nombre de combattants étrangers présents en Ukraine. La véritable question est celle de l’avenir de la jeunesse africaine. Que propose-t-on à un jeune Africain sans emploi lorsqu’une organisation étrangère lui promet plusieurs fois le revenu qu’il pourrait espérer gagner chez lui ?
C’est là que se trouve le véritable problème. Tant que le chômage, la précarité et l’absence de perspectives économiques pousseront certains jeunes à considérer les conflits étrangers comme des opportunités, les recruteurs trouveront des candidats. La réponse africaine doit donc être économique, sociale et politique : créer des emplois, développer l’industrie, investir dans les compétences et offrir aux jeunes une véritable perspective d’avenir.
Ne pas mourir pour une guerre qui n’est pas la sienne
La guerre peut être présentée sous de nombreux habillages : défense d’une cause, aventure, engagement idéologique, expérience militaire ou opportunité financière. Mais une réalité demeure : une guerre est d’abord une machine à tuer.Et pour celui qui vient d’Afrique ou d’Amérique latine, le risque est de mourir pour un conflit dont les enjeux fondamentaux ne sont pas ceux de son propre pays.
Le message devrait donc être simple : ne vous laissez pas séduire par les chants des sirènes de la guerre ou par l’appât du gain facile. Avant de partir, il faut mesurer ce que l’on risque de perdre. Une vie, une famille, un avenir. Pour l’Afrique, la priorité est ailleurs.
Le continent a besoin de sa jeunesse vivante, formée et productive pour construire son avenir. Il n’a pas besoin de l’envoyer mourir dans les guerres des autres.
J.F.PAGNI