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L’invitation à Brégançon n’est pas anodine. Comme le rappelle la Tagesschau, seuls deux chanceliers avant Merz-Helmut Kohl et Angela Merkel-avaient eu droit à ce privilège. Un geste destiné à marquer l’importance de la relation bilatérale. “Les relations franco-allemandes sont d’abord une affaire de chefs”, insiste la Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui voyait dans cette rencontre le signe d’un “retour à la normale” après les années plus distantes d’Olaf Scholz.
Mais cette mise en scène de proximité n’a pas suffi à masquer les divergences profondes. L’atmosphère était alourdie par la crise politique française en cours, tandis qu’en Allemagne, Friedrich Merz, élu en début d’année après la défaite de la coalition sociale-démocrate, veut s’affirmer comme le nouveau visage d’un leadership allemand ferme et conservateur.
Des désaccords persistants
Sur le fond, les tensions restent nombreuses. Dans le cadre de la Défense et l’industrie militaire, Paris plaide pour une autonomie stratégique européenne, symbolisée par le projet d’avion de combat du futur (Scaf). Berlin, plus aligné sur l’Otan et les États-Unis, freine sur certains aspects industriels et stratégiques.
S’agissant de l’Énergie et du climat, la sortie du nucléaire en Allemagne oppose directement Merz à Macron, qui défend cette filière comme pilier de la transition énergétique française et européenne. Au niveau de la politique budgétaire, fidèle à la tradition allemande d’orthodoxie financière, Merz insiste sur le retour à la discipline budgétaire en Europe, là où Macron pousse pour des investissements massifs, notamment dans la transition écologique et l’innovation. « Ce qui devait ressembler à un dîner quasi romantique dans la cour du fort présidentiel a vite pris des airs de négociation tendue », résume la Süddeutsche Zeitung.
Le couple franco-allemand reste officiellement “le moteur de l’Europe”, mais sa mécanique grince. La guerre en Ukraine a accentué les désaccords stratégiques : la France reproche à l’Allemagne ses hésitations initiales sur la livraison d’armes lourdes à Kiev, tandis que Berlin se méfie des ambitions françaises de leadership militaire. À Bruxelles, Paris et Berlin affichent aussi des visions divergentes. Sur la réforme du marché de l’électricité, l’Allemagne défend les renouvelables subventionnés, la France cherche à protéger l’avantage nucléaire. Sur l’élargissement de l’Union européenne aux Balkans et à l’Ukraine, Macron insiste sur la réforme préalable des institutions, alors que Merz soutient une ouverture plus rapide.
Une lune de miel écourtée
Friedrich Merz, chef de file de la Cdu-Csu, s’inscrit dans une tradition allemande plus proche de celle d’Helmut Kohl que de celle d’Olaf Scholz : conservatisme, atlantisme et rigueur économique. Face à lui, Emmanuel Macron cherche à incarner une Europe souveraine et ambitieuse, mais fragilisée par une crise politique intérieure. Selon Der Spiegel, cette rencontre illustre la nouvelle réalité : “Paris et Berlin restent condamnés à travailler ensemble, mais ils n’avancent plus main dans la main. Ils négocient, se disputent, et parfois s’ignorent.”
La lune de miel aura donc été de courte durée. Entre les contraintes intérieures et les rivalités de leadership en Europe, l’entente franco-allemande ressemble davantage à un mariage de raison qu’à une véritable idylle.
E.KOUAKOU