Il ne s’agit plus seulement de livrer des armes à l’Ukraine. Il s’agit désormais de lui permettre d’en fabriquer. C’est toute la portée du feu vert donné par Paris et Londres à la production, sur le sol ukrainien, de missiles de conception franco-britannique. Avec le transfert de technologies et de données techniques nécessaires à cette production, les deux puissances européennes contribuent à installer durablement en Ukraine une capacité industrielle militaire qui pourra alimenter le conflit bien au-delà des stocks actuellement disponibles. Une évolution lourde de conséquences.
Jusqu’ici, Paris et Londres pouvaient présenter leur engagement comme un soutien militaire à un pays attaqué : fournir des armes, des munitions et des équipements à Kiev. La logique change lorsque l’on donne à l’Ukraine les moyens de produire elle-même des missiles occidentaux. Le transfert de technologies liées au Storm Shadow/SCALP ne constitue pas simplement une livraison supplémentaire. Il participe à la création d’une capacité industrielle pérenne.
Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de permettre à Kiev de poursuivre la guerre avec les armes dont disposent ses partenaires. Il s’agit de lui donner les moyens de continuer à les produire. Cette nuance est fondamentale. Une capacité de production installée sur le territoire ukrainien signifie potentiellement davantage de missiles, davantage de frappes à longue portée et une capacité à soutenir l’effort de guerre dans la durée.
Paris et Londres prennent le risque de devenir parties prenantes
Les gouvernements français et britannique affirment qu’ils soutiennent ainsi la défense de l’Ukraine. Mais jusqu’où peut aller le soutien militaire sans modifier la nature même de l’implication dans un conflit ? La question mérite d’être posée.
Lorsqu’un État fournit une arme, il apporte un soutien matériel. Lorsqu’il contribue au transfert de technologies sensibles permettant à un pays en guerre de fabriquer cette arme sur son territoire, son implication devient nécessairement plus profonde. Paris et Londres ne se contentent plus de fournir des armes à Kiev : ils contribuent à construire son appareil de production militaire.
Cela ne signifie pas juridiquement qu’ils deviennent automatiquement des belligérants. Mais sur le plan politique et stratégique, la frontière entre soutien extérieur et implication croissante dans le conflit devient de plus en plus ténue. C’est ici que le choix franco-britannique appelle une véritable interrogation politique. Quel est l’objectif final ?
Mettre fin au conflit ou permettre à l’Ukraine de poursuivre la guerre aussi longtemps que nécessaire ?
Si la priorité est réellement de parvenir à une paix durable, pourquoi consacrer autant d’énergie à développer les capacités offensives d’un pays déjà engagé dans une guerre qui dure depuis plusieurs années ?
La réponse militaire peut permettre à Kiev de résister. Elle ne garantit pas pour autant la paix. Et chaque nouvelle capacité de frappe peut également provoquer une réaction de Moscou. Le risque est celui d’une spirale sans fin : plus l’Ukraine reçoit de moyens militaires, plus la Russie cherche à les neutraliser ; plus Moscou intensifie ses propres capacités, plus les Européens renforcent leur soutien à Kiev. À ce rythme, la guerre devient non plus une crise à résoudre, mais un conflit à gérer dans la durée.
Où sont passées les initiatives diplomatiques ?
C’est peut-être le paradoxe le plus préoccupant. Alors que les Européens affirment régulièrement souhaiter une paix négociée, les décisions militaires continuent de prendre une place croissante dans leur politique ukrainienne. Or, une négociation suppose que les parties disposent d’un espace politique pour faire des concessions. La multiplication des armes, l’augmentation des capacités de frappe et l’installation de nouvelles infrastructures militaires ne créent pas nécessairement cet espace. Elles peuvent au contraire durcir les positions. La diplomatie exige de parler à son adversaire. La logique d’escalade consiste à chercher les moyens de le contraindre. Paris et Londres ont donc fait un choix politique : renforcer la capacité militaire ukrainienne plutôt que faire de la recherche d’un compromis diplomatique la priorité absolue.
Une Ukraine transformée en plateforme industrielle militaire ?
L’enjeu dépasse désormais le seul SCALP. La France et l’Italie ont également ouvert la voie à une production sous licence de missiles intercepteurs Aster 30 en Ukraine. Cette évolution traduit une volonté plus large d’intégrer progressivement l’industrie de défense ukrainienne au dispositif industriel européen. Le résultat pourrait être considérable. L’Ukraine ne serait plus simplement un pays bénéficiaire de l’aide militaire occidentale. Elle deviendrait progressivement un centre de production d’armements occidentaux en pleine zone de guerre. Une telle transformation comporte nécessairement des risques.
Des infrastructures industrielles militaires implantées en Ukraine pourraient devenir des cibles prioritaires pour la Russie. Et chaque frappe contre ces installations pourrait, à son tour, susciter de nouvelles demandes d’armes et de nouvelles mesures de soutien occidental. Le cercle vicieux est facile à imaginer.
L’huile sur le feu plutôt que chercher une sortie de crise
Il ne s’agit pas de nier le droit de l’Ukraine à se défendre. Il s’agit de poser une question différente : la meilleure manière de préparer la paix consiste-t-elle réellement à augmenter sans cesse les capacités militaires des deux camps ?
En donnant à Kiev les moyens de fabriquer des missiles occidentaux, Paris et Londres prennent le risque d’inscrire la guerre dans une temporalité industrielle. Les stocks peuvent s’épuiser. Une ligne de production, elle, peut fonctionner pendant des années. C’est donc une décision qui ne répond pas seulement aux besoins militaires du moment. Elle prépare potentiellement le conflit à durer. Et c’est précisément ce qui devrait inquiéter les Européens. Car chaque nouvelle étape franchie sur le terrain militaire réduit un peu plus l’espace politique consacré à la recherche d’une issue négociée.
La paix ne se fabrique pas dans une usine de missiles
La France et le Royaume-Uni disposent d’un poids diplomatique considérable. Ils pourraient utiliser cette influence pour pousser à la reprise des négociations, encourager des compromis et chercher les conditions d’un cessez-le-feu durable. Ils choisissent parallèlement de renforcer l’outil militaire ukrainien. C’est là toute la contradiction. On ne peut pas appeler à la paix tout en donnant simultanément les moyens matériels de poursuivre la guerre à une échelle accrue, sans au minimum reconnaître que ces deux politiques poursuivent des logiques différentes. Avec la production de SCALP sur le sol ukrainien, Paris et Londres franchissent donc un nouveau seuil. Ils ne livrent plus seulement des armes. Ils contribuent à installer une capacité de production de guerre.
Au nom de la défense de l’Ukraine, cette politique risque de faire de l’Europe non pas l’espace où l’on construit les conditions d’une sortie de crise, mais celui où l’on organise les moyens de poursuivre le conflit. Or, l’Europe n’a pas besoin de davantage d’huile sur le feu. Elle a besoin d’une voie de sortie. Et cette voie ne passera pas uniquement par les missiles. Elle passera nécessairement par la diplomatie.
J.F.PAGNI