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Pourtant, pendant que Washington sermonne le monde, une autre Amérique s’expose sans complexe. Une Amérique où l’on organise, à Las Vegas, une compétition sportive internationale où le dopage n’est pas seulement toléré, mais encouragé et rémunéré. Son nom : les Enhanced Games.
Le 26 mai prochain, dans la capitale mondiale du divertissement et de l’excès, auront lieu les premiers “jeux augmentés”. Une sorte de contre-JO où les règles fondatrices du sport moderne sont inversées. Ici, pas de lutte contre le dopage. Pas de contrôle antidopage. Pas de ligne rouge. Au contraire : les athlètes sont invités à “optimiser” leur corps par tous les moyens chimiques disponibles.
L’enquête du Wall Street Journal lève le voile sur ce projet qui se présente comme audacieux, futuriste, presque libertarien. Elle suit notamment Kristian Gkolomeev, ancien nageur olympique grec, attiré par une promesse simple et brutale : des performances hors normes contre des primes hors normes. En février 2025, seul dans une piscine de Caroline du Nord, Gkolomeev nage le 50 mètres nage libre en 20,89 secondes. Un temps qui pulvérise le record du monde. Un temps rendu possible par un programme de dopage “sur mesure”.
Dans n’importe quel autre cadre sportif, cette performance aurait signé la fin de sa carrière. Suspension à vie, réputation détruite, résultats effacés. Ici, elle lui vaut un chèque d’un million de dollars. Peu importe que le record ne soit reconnu par aucune instance. Peu importe qu’il ne figure dans aucun livre d’histoire. Le message est ailleurs : le corps humain est une marchandise, la santé une variable secondaire, et la transgression une valeur marchande.
Les promoteurs des Enhanced Games jurent qu’ils ne cherchent pas à réécrire l’histoire du sport. C’est vrai. Ils cherchent bien pire : à en vider le sens. Depuis plus d’un siècle, le sport de haut niveau repose sur un contrat fragile mais essentiel. L’idée que la performance a une limite humaine, que l’effort, le talent et le travail priment sur la chimie. Que les règles s’imposent à tous. Les Enhanced Games brisent ce pacte. Ils assument une vision darwinienne et cynique : que gagne le plus fort, ou plutôt celui qui accepte de prendre le plus de risques avec son propre corps.
Car derrière le discours lisse de “transparence” et de “liberté individuelle”, une réalité s’impose. Autoriser le dopage, ce n’est pas libérer les athlètes. C’est les contraindre. Dans un tel système, refuser de se doper revient à renoncer à concourir. La liberté devient une injonction. La santé, une monnaie d’échange. Et les carrières, souvent déjà précaires, se transforment en paris biologiques à court terme.
Que cette initiative voie le jour aux États-Unis n’a rien d’anodin. Elle s’inscrit dans un climat politique où tout semble permis au nom de la réussite, de l’argent et de la domination. Le pays qui dénonce la corruption ailleurs tolère, chez lui, une entreprise qui institutionnalise la triche. Le pays qui prétend défendre l’éthique sportive mondiale héberge une compétition qui piétine délibérément les principes qu’il exige des autres.
Il y a là une contradiction flagrante, presque obscène. D’un côté, l’Amérique se pose en justicier global, prompt à sanctionner, exclure, moraliser. De l’autre, elle devient le laboratoire d’un sport sans garde-fous, financé par des investisseurs qui voient dans le dopage non un problème, mais une opportunité de marché. Une Amérique qui sermonne le monde tout en transformant la transgression en spectacle.
Les Enhanced Games ne sont pas un simple événement marginal ou provocateur. Ils sont un symptôme. Celui d’une société où la performance justifie tout, où les limites sont perçues comme des archaïsmes, et où l’on préfère tester jusqu’à la rupture plutôt que protéger. Aujourd’hui, ce sont quelques nageurs, sprinteurs ou haltérophiles. Demain, ce modèle pourrait contaminer l’ensemble du sport professionnel, déjà fragilisé par l’argent et la surenchère.
En prétendant être “honnêtes” sur le dopage, les Enhanced Games ne font que normaliser l’irresponsabilité. Ils ne disent pas la vérité sur le sport. Ils en organisent la liquidation. Et pendant que les États-Unis continuent de donner des leçons de démocratie et de morale au reste du monde, ils offrent, à Las Vegas, une vitrine éclatante de leur propre contradiction : celle d’un pays où l’on condamne la triche chez les autres, mais où l’on applaudit quand elle rapporte gros.
J.F.PAGNI