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Face à ce recul historique dans ses anciennes colonies, la France tente désormais de redéployer sa stratégie vers les pays anglophones du continent, à commencer par le Kenya.
C’est dans ce contexte que s’est tenu à Nairobi, les 11 et 12 mai, le sommet Africa Forward, coorganisé par la France et le Kenya. Officiellement consacré aux investissements, à l’industrialisation, au climat et au développement économique, l’événement avait en réalité une forte portée géopolitique : permettre à Paris de redessiner sa présence africaine après l’effondrement de son “pré carré” historique en Afrique francophone.
Durant plusieurs décennies, la “Françafrique” a désigné ce réseau opaque de relations politiques, économiques, militaires et diplomatiques entretenu par Paris avec ses anciennes colonies après les indépendances des années 1960. Derrière les discours de coopération, ce système reposait souvent sur des accords sécuritaires asymétriques, un soutien à des régimes alliés, une forte dépendance économique et un contrôle stratégique de secteurs clés comme l’uranium, le pétrole, les infrastructures ou les télécommunications.
Mais depuis les années 2020, cette influence française est violemment remise en cause. Du Mali au Burkina Faso, en passant par le Niger, plusieurs juntes militaires ont rompu avec Paris, dénonçant un système néocolonial accusé d’avoir entretenu la dépendance, l’instabilité sécuritaire et la confiscation des richesses africaines au profit des intérêts étrangers.
L’expulsion des forces françaises du Sahel, la rupture des accords militaires et les nationalisations de ressources stratégiques ont marqué un tournant historique. Pour beaucoup d’Africains, la promesse d’un partenariat équilibré avec la France n’a jamais réellement été tenue.
Conscient de cette défiance croissante, Emmanuel Macron a tenté à Nairobi de trouver un nouveau langage diplomatique afin d’éviter que la France ne soit encore “perçue comme une puissance néocoloniale”. Selon le quotidien suisse NZZ, le président français s’est appliqué à soigner sa mise en scène politique, multipliant les gestes de proximité avec ses homologues africains.
Mais derrière les symboles, le message était clair : Paris cherche désormais de nouveaux points d’ancrage dans les anciennes colonies britanniques, où l’histoire coloniale française suscite moins de ressentiment.
Le Kenya apparaît ainsi comme une pièce maîtresse du nouveau dispositif français en Afrique de l’Est. Puissance économique régionale, hub financier et technologique du continent, Nairobi représente pour Paris une opportunité stratégique dans un environnement géopolitique de plus en plus concurrentiel, marqué par l’influence croissante de la Chine, des pays du Golfe, de la Turquie, de la Russie et des États-Unis.
Le sommet Africa Forward avait d’ailleurs une forte dimension économique. Devant un parterre d’entrepreneurs africains et français, Emmanuel Macron a insisté sur la nécessité d’une relation “gagnant-gagnant”, tournée vers les investissements privés croisés et le partenariat industriel.
Pour Paris, il s’agit désormais de tourner la page de “l’économie d’empire” héritée de la Françafrique pour promouvoir une logique davantage fondée sur les affaires, les marchés et les partenariats économiques.
Mais cette mutation reste observée avec prudence par de nombreux analystes africains.
L’économiste togolais Kako Nubukpo estime ainsi que ce sommet marque avant tout “la fin du cycle macronien” en Afrique. Selon lui, la décennie Macron aura été celle d’une tentative de dépassement du vieux logiciel impérial français sans parvenir à effacer totalement les réflexes hérités du passé colonial.
“C’est la fin d’un cycle et le début d’un autre”, analyse-t-il, soulignant que le repositionnement français engage désormais autant les futurs dirigeants français que les chefs d’État africains eux-mêmes.
Sur le plan politique, peu d’annonces majeures ont émergé de Nairobi. Mais économiquement, le signal envoyé est important : la France acte officiellement son redéploiement vers l’Afrique de l’Est, région jugée plus stable, plus dynamique et moins hostile à sa présence.
Reste à savoir si ce nouveau discours suffira à convaincre des partenaires africains désormais plus exigeants, plus souverainistes et davantage tournés vers la diversification de leurs alliances internationales.
Car malgré le changement de ton affiché par Paris, une question demeure au cœur des débats africains : la France est-elle réellement prête à abandonner les réflexes de domination hérités de la Françafrique, ou assiste-t-on simplement à une recomposition de son influence sous un autre visage ?
J.F.PAGNI