|
Getting your Trinity Audio player ready...
|
Ces derniers temps à Dakar, la question de l’enrichissement fulgurant de certains hauts commis de l’État revient avec insistance. Alors que de nombreux fonctionnaires sénégalais affichent un niveau de vie dont la provenance surprend, le nouveau gouvernement de Bassirou Diomaye Faye, avec Ousmane Sonko à la Primature, a décidé de s’attaquer à cette zone d’ombre du service public.
À Diamniadio, lors de la cérémonie de réception de l’Agenda national de transformation du service public, Ousmane Sonko n’a pas mâché ses mots. S’adressant à un parterre de responsables administratifs, il a publiquement dénoncé la banalisation de fortunes accumulées par certains cadres de l’État.
Selon le Premier ministre, il n’est pas concevable qu’un fonctionnaire, même à la retraite, justifie des avoirs qui dépassent le milliard de francs CFA. Cette situation, qui hérisse l’opinion, contraste avec la réalité du salaire d’un haut responsable, estimé à tout au plus 5 millions de francs CFA par mois. « Peut-on honnêtement amasser des milliards légalement en tant que fonctionnaire ? » s’est-il interrogé. Aux yeux de Sonko, le train de vie affiché par quelques-uns viole le principe même d’intégrité censé guider l’administration. Sans nommer qui que ce soit, il insiste sur l’urgence d’instaurer un assainissement en profondeur du secteur public.
L’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération politique, à la suite de la présidentielle de mars 2024, s’est accompagnée de promesses d’assainissement. Quelques jours après la présentation d’un vaste « plan de redressement » baptisé Jubbanti Koom, qui vise à dynamiser l’économie et à rééquilibrer les finances publiques, Ousmane Sonko place la question de la gestion des deniers publics en tête des priorités.
Le gouvernement a d’ores et déjà transmis à l’Assemblée nationale plusieurs projets de loi. L’un d’entre eux prévoit la création d’un nouvel Office national de lutte contre la corruption, succédant à l’OFNAC. Un autre texte promeut la protection des lanceurs d’alerte, tandis qu’une proposition entend élargir l’obligation de déclaration de patrimoine à davantage de responsables publics, y compris dans les entreprises de l’État, les collectivités locales ou certains secteurs sensibles de l’administration.
Pour chaque détenteur de fonctions publiques, des contrôles stricts sont prévus, accompagnés de sanctions en cas de manquement. La reddition des comptes, notion chère au président Faye et au Premier ministre Sonko, devient ainsi le bras de levier principal du pouvoir. Il s’agit de prévenir les conflits d’intérêts, d’empêcher l’enrichissement illicite et de restaurer la confiance entre la population et les institutions de la République.
Cette offensive sur la transparence ne se limite pas aux discours. Depuis le début de l’alternance, plusieurs figures du régime de Macky Sall sont déjà dans le collimateur de la justice. Cinq anciens ministres tels Mansour Faye, Aïssatou Sophie Gladima, Moustapha Diop, Salimata Diop Dieng et Ismaïla Madior Fall, doivent répondre devant la Haute Cour de justice pour des faits présumés de détournements chiffrés en milliards.
D’autres personnalités, tel Lat Diop, ancien ministre des Sports épinglé pour extorsion et blanchiment lors de son passage à la Loterie nationale, dorment en prison en attendant la fin des procédures. L’ex-député Farba Ngom, réputé proche de l’ancien chef de l’État, a lui aussi été inculpé pour divers délits financiers. L’appareil judiciaire sénégalais, souvent critiqué pour sa lenteur, multiplie les instructions et veut envoyer un signal fort. Ces dossiers visent à démontrer qu’aucune position n’est hors d’atteinte et que le temps de l’impunité approche de la fin.
Ousmane Sonko n’a pas manqué de rappeler que la corruption n’est pas l’apanage du Sénégal. « C’est une gangrène mondiale, mais elle s’accroche davantage aux sociétés où les mécanismes de contrôle sont faibles. » Pour le Premier ministre, il est donc urgent de transformer durablement les pratiques en place, afin que le service public retrouve toute sa crédibilité.
S’il est trop tôt pour mesurer l’impact réel de ces premières mesures, l’opinion publique sénégalaise suit déjà de près les signaux envoyés par le sommet de l’État. Dans un pays où les attentes sociales sont fortes et l’écart de richesse croissant, l’intégrité des fonctionnaires n’est plus vue comme une simple vertu, mais comme le socle du renouveau réclamé par les citoyens.
J.F.PAGNI