Mais derrière cette nouvelle offensive, une question demeure : les États-Unis disposent-ils encore des moyens d’imposer leur stratégie à l’Iran sans ouvrir un nouveau front économique avec la Chine et l’Inde ? Pour Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS, ces annonces constituent surtout « un aveu de faiblesse » après l’échec de la stratégie militaire américaine.
Menace des partenaires de Téhéran
Le nouveau dispositif américain se distingue des précédentes campagnes de sanctions par son ciblage. Washington ne s’en prend plus seulement directement aux entreprises et aux responsables iraniens : il menace désormais les acteurs étrangers qui continueraient à commercer avec Téhéran ou à faciliter le transport de ses hydrocarbures. Scott Bessent a ainsi averti les pays qui refuseraient de se conformer aux nouvelles mesures qu’ils pourraient eux-mêmes être frappés par des sanctions américaines. Selon le secrétaire au Trésor, l’Iran doit désormais choisir entre « un isolement total et une économie de subsistance » et un retour à « la normalité » qui lui permettrait de retrouver sa place dans l’économie mondiale.
Le ministre américain a également brandi la menace d’une exclusion du système financier dominé par le dollar. « Nous tiendrons chacun pour responsable », a-t-il déclaré, présentant cette nouvelle offensive comme le début de « l’asphyxie économique » du régime iranien. Reste que Washington n’a fourni ni calendrier précis ni liste exhaustive des pays et entités qui pourraient être visés. Une incertitude qui nourrit les interrogations sur la portée réelle de ces menaces. Pour Romuald Sciora, cette nouvelle stratégie révèle surtout les limites de l’option militaire choisie par Washington. « Des mois de bombardements n’ont pas porté leurs fruits », estime-t-il. Le gouvernement iranien est toujours en place et Téhéran continue de contrôler le détroit d’Ormuz, tandis que les tensions régionales restent extrêmement fortes.
Dans cette lecture, le recours à la pression économique apparaît moins comme une nouvelle stratégie que comme une tentative de tirer profit d’un rapport de force militaire qui n’a pas permis à Washington d’obtenir les résultats escomptés. L’expert souligne également les contraintes auxquelles sont confrontés les États-Unis, notamment en matière de stocks de munitions. La question reste donc de savoir ce que Donald Trump cherche désormais à obtenir. La réouverture du détroit d’Ormuz, notamment, constitue un enjeu majeur, alors que celui-ci était ouvert avant le déclenchement du conflit. « Si ces sanctions pouvaient s’avérer fructueuses pour les Américains, on aurait peut-être dû commencer par cela », juge Romuald Sciora.
Pékin refuse de céder à la pression américaine
La principale difficulté pour Washington pourrait toutefois venir de la Chine. Pékin est l’un des principaux débouchés du pétrole iranien et n’entend pas se plier sans résistance aux exigences américaines. Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lin Jian, a dénoncé une « guerre économique » susceptible, selon lui, d’aggraver les tensions internationales et de déstabiliser davantage l’économie mondiale. La Chine affirme qu’elle « défendra fermement » ses intérêts. Une position qui place Donald Trump face à un dilemme : appliquer ses menaces contre les partenaires de l’Iran au risque de déclencher une confrontation économique avec Pékin, ou limiter la portée des sanctions pour éviter une nouvelle crise internationale.
L’Inde pourrait également se retrouver dans la ligne de mire américaine. Or, frapper simultanément plusieurs grandes puissances émergentes risquerait de réduire l’efficacité des sanctions tout en augmentant leur coût pour les États-Unis eux-mêmes. Du côté iranien, le gouvernement assure être préparé à cette nouvelle offensive. Le ministre de l’Économie, Ali Madanizadeh, affirme que Téhéran dispose d’un « plan sur deux ans » pour faire face aux sanctions américaines et prédit une « nouvelle défaite » pour Washington.
Dans l’immédiat, cependant, les conséquences économiques sont déjà visibles. Le rial iranien a fortement reculé face au dollar et à l’euro, accentuant les tensions inflationnistes et menaçant directement le pouvoir d’achat de la population. Une nouvelle dépréciation de la monnaie pourrait entraîner une hausse des prix des produits de consommation courante, dans un pays déjà soumis depuis des années à de lourdes sanctions internationales. Téhéran avertit par ailleurs que les États qui participeraient à la campagne américaine pourraient s’exposer à des représailles. Les Émirats arabes unis sont notamment présentés comme une cible potentielle en cas de soutien aux nouvelles sanctions.
Le détroit d’Ormuz, principal point de tension
La question du détroit d’Ormuz reste au cœur du bras de fer. Ce passage stratégique, par lequel transitaient auparavant environ 20 % des hydrocarbures mondiaux, est fermé depuis plusieurs mois dans le contexte du conflit. Cette situation a déjà contribué à faire grimper les cours du pétrole et pèse sur l’économie mondiale. Téhéran exclut pour l’instant un retour au statu quo antérieur et négocie avec Oman, qui borde la rive sud du détroit, les modalités d’un éventuel accord sur son franchissement.
Pour Donald Trump, le calendrier est particulièrement sensible. À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, la hausse des prix de l’énergie et les conséquences économiques du conflit pourraient devenir un enjeu politique majeur aux États-Unis.
Sur le plan juridique et politique, Washington dispose des moyens de sanctionner des entreprises ou des pays qui facilitent les échanges avec l’Iran. Mais la mise en œuvre de telles mesures contre des puissances comme la Chine ou l’Inde serait d’une tout autre nature. « Techniquement, il le peut, mais les représailles économiques à l’encontre des États-Unis seront énormes », estime Romuald Sciora. C’est précisément là que se trouve la principale limite de la stratégie américaine. Plus Washington élargira le périmètre des sanctions, plus il prendra le risque de transformer le conflit avec l’Iran en confrontation économique mondiale.
Pour l’expert, Donald Trump pourrait surtout chercher à envoyer un signal de fermeté à l’opinion publique américaine à quelques mois des élections de mi-mandat. Reste à savoir jusqu’où le président américain acceptera d’aller. Car si les nouvelles sanctions peuvent accroître la pression sur l’économie iranienne, elles ne garantissent ni la réouverture du détroit d’Ormuz ni un changement de politique à Téhéran. Elles pourraient même ouvrir un nouveau front avec Pékin et fragiliser davantage l’économie mondiale.
Après l’impasse militaire, Washington tente donc désormais de gagner la bataille par l’économie. Mais cette nouvelle stratégie pourrait s’avérer tout aussi difficile à maîtriser que la précédente.
J.F.PAGNI