La tension monte à M’Badon. Réunis mercredi 26 août dans le village, le chef de terre, les sages, les femmes, les hommes et les jeunes de la communauté ont organisé un sit-in pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une atteinte au patrimoine foncier et à la mémoire des ancêtres. Au cœur du litige : une parcelle de 7 275 m², que la communauté affirme avoir été détachée d’un espace de deux hectares correspondant au cimetière coutumier de M’Badon. Selon les habitants, cette parcelle aurait ensuite été cédée à un opérateur privé.
Chargé du patrimoine du village, Dabo Paul Nicaise a exposé la position de la communauté. Il rappelle que M’Badon, reconnu officiellement comme village de Côte d’Ivoire en octobre 1934, dispose depuis plusieurs décennies d’un cimetière coutumier intégré, selon lui, au patrimoine foncier collectif. « Dans le cadre de l’urbanisation du village de M’Badon, le plan de lotissement M’Badon-village, approuvé le 5 mars 1980, a immatriculé ledit cimetière en îlot n°29. La parcelle a une superficie de deux hectares et est clôturée depuis 1994 par la communauté villageoise, pour des raisons sécuritaires et sanitaires », a-t-il expliqué. Pour le notable, la nature même du site exclut qu’il puisse être considéré comme la propriété privée d’un particulier.
Une menace pour la paix sociale
Dabo Paul Nicaise affirme que plusieurs conseils auraient été adressés à la partie adverse afin de privilégier une résolution à l’amiable. Il estime notamment que la personne revendiquant des droits sur la parcelle ne serait pas en mesure de préciser avec exactitude la date d’arrivée de son défunt père à M’Badon et qu’elle ne serait pas la seule héritière de celui-ci. La communauté villageoise dit surtout craindre les conséquences sociales du différend. « La communauté villageoise de M’Badon prend à témoin l’opinion nationale et internationale et attire l’attention de tous sur l’existence réelle d’un litige grave qui fait peser de lourdes menaces contre la paix sociale à M’Badon », a déclaré le responsable du patrimoine.
Selon lui, le document de propriété dont disposerait la partie privée serait susceptible d’entrer en contradiction avec les droits coutumiers revendiqués par la communauté et de se superposer à une réserve administrative considérée comme sacrée. Plus grave encore, affirme-t-il, la parcelle aurait déjà été vendue à un opérateur privé malgré les démarches entreprises par la chefferie Tchagba de M’Badon pour tenter de régler le différend. La communauté conteste également les conditions dans lesquelles cette transaction aurait été réalisée. Dabo Paul Nicaise estime notamment que l’acquéreur aurait dû se rapprocher de l’administration afin de faire constater officiellement la cession des droits fonciers.
Au-delà de la question foncière, c’est la vocation du terrain qui cristallise les tensions. Pour les habitants, la disparition d’une partie du cimetière coutumier ne constitue pas un simple conflit de propriété. Elle touche directement aux traditions, à la mémoire des défunts et au droit des générations futures à être inhumées sur leur terre d’origine. « Il s’agit d’une atteinte grave à l’ordre public et à la mémoire de nos défunts », a soutenu Dabo Paul Nicaise. Il redoute que la situation ne compromette le droit des fils et filles de M’Badon à être inhumés sur leur terre natale et ne provoque, à terme, des troubles au sein de la communauté.
Face à cette situation, la communauté interpelle directement le Premier ministre Robert Beugré Mambé, présenté comme un fils du village, afin qu’il contribue à trouver une issue au différend. La chefferie Tchagba de M’Badon a par ailleurs saisi par écrit le préfet d’Abidjan, Andjou Koua. Selon Dabo Paul Nicaise, le préfet a répondu dans un courrier reçu le lundi 24 août 2026 en invitant les parties à suivre les voies administratives et judiciaires.
« Nous avons un ACD privé »
Contactée à la suite du sit-in, Laetitia Amagou, dont la communauté conteste les droits sur la parcelle, rejette les accusations portées contre sa famille. Elle affirme disposer de documents administratifs établissant les droits de celle-ci sur le terrain. « Cet espace appartient à mon défunt père. Il avait hérité d’une attestation villageoise du chef du village d’alors, Nobi Samuel, qui nous a permis d’obtenir notre Arrêté de concession définitive (ACD), il y a dix ans. Pourquoi remettre cet acquis en cause ? », s’est-elle interrogée. Selon elle, une attestation villageoise aurait été délivrée à son père le 26 mai 1986 par l’ancien chef du village, Nobi Samuel. Sur cette base, sa famille aurait obtenu un ACD privé.
Laetitia Amagou conteste également l’affirmation selon laquelle la parcelle se confondrait juridiquement avec le cimetière coutumier. « La parcelle concernée ne se confond pas juridiquement avec le cimetière », assure-t-elle, ajoutant qu’elle reste « tranquille » parce qu’elle estime que ses droits sont établis par les documents administratifs en sa possession. Elle affirme par ailleurs avoir proposé que le différend soit réglé soit à l’amiable, soit devant les juridictions compétentes.
Tradition coutumière et droit administratif
Le dossier met ainsi en évidence une question sensible du foncier en Côte d’Ivoire : la coexistence entre les droits coutumiers revendiqués par les communautés et les droits résultant de documents administratifs délivrés par l’État. D’un côté, la communauté de M’Badon affirme que le terrain constitue une partie intégrante d’un cimetière coutumier et, à ce titre, relève d’un patrimoine collectif qui ne peut être cédé à un particulier. De l’autre, Laetitia Amagou affirme que sa famille dispose d’un titre administratif, l’ACD, obtenu sur la base d’une ancienne attestation villageoise.
Ces deux positions, désormais inconciliables, devront être confrontées aux documents fonciers et aux règles applicables. En attendant une éventuelle décision des autorités administratives ou judiciaires, la tension demeure vive à M’Badon. Pour la communauté villageoise, l’enjeu dépasse largement les 7 275 m² contestés : il touche à la préservation d’un lieu considéré comme sacré et à la transmission d’un patrimoine ancestral. Pour la famille Amagou, il s’agit au contraire de faire respecter des droits qu’elle estime avoir légalement acquis et matérialisés par un titre administratif.
Le règlement de ce différend devra donc déterminer une question essentielle : où s’arrête le droit de propriété revendiqué sur la base des documents administratifs et où commencent les droits collectifs attachés au patrimoine coutumier et à la mémoire des défunts ?
E.KOUAKOU