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Une guerre soutenue de l’extérieur
Car Gaza n’a pas seulement été écrasée par les bombes israéliennes. Elle l’a été par le silence complice du monde occidental. Les États-Unis ont fourni, sans interruption, les armes, les munitions et la couverture diplomatique nécessaires à la machine de guerre israélienne. Les bombes tombées sur Rafah, Khan Younès ou Jabaliya portent autant le sceau de Washington que celui de Tel-Aviv.
Sous prétexte de “dissuasion”, l’administration américaine a livré un arsenal que même certains responsables du Pentagone jugeaient disproportionné. Et quand les charniers d’enfants ont commencé à apparaître sous les décombres, la réponse américaine a été la même : “Israël a le droit de se défendre.” Une phrase devenue justification automatique, mantra vide, mot de passe moral permettant à une guerre sans but d’aller jusqu’au bout de sa logique meurtrière.
Quant à l’Europe, elle a assisté impuissante, complaisante, indécise à la dévastation de Gaza. Les capitales européennes ont multiplié les communiqués, les appels à la “désescalade”, les “condamnations” feutrées. Mais derrière les mots, rien. Ni embargo sur les armes, ni sanctions sérieuses, ni pression diplomatique réelle sur le gouvernement israélien. Paris, Berlin, Bruxelles, Madrid… tous ont préféré les formules à l’action. On a envoyé de l’aide humanitaire tout en tolérant que les convois soient bombardés. On a parlé de “solution à deux États” tout en laissant un peuple entier s’enfoncer dans le désespoir. L’Europe, qui aime tant se présenter comme une puissance morale, s’est révélée incapable d’assumer la moindre conséquence politique à son indignation.
Une trêve sur des ruines
Le cessez-le-feu annoncé n’a rien d’une victoire diplomatique. Il marque la fin d’un cycle d’atrocités, non celle d’une guerre. L’accord, bricolé sous l’impulsion de Trump, reprend presque mot pour mot des propositions rejetées il y a plus d’un an — preuve que des milliers de morts auraient pu être épargnés si la raison avait prévalu sur la vengeance.
Gaza respire, mais à peine. La ville n’est plus qu’un cimetière à ciel ouvert. Les familles vivent dans les décombres de leurs maisons, les hôpitaux manquent de tout, l’eau est impropre à la consommation. Une génération entière d’enfants grandira sans toit, sans école, sans illusions. Et tandis que les caméras se détournent, le blocus, lui, demeure. La punition collective se poursuit sous un autre nom.
Deux visages d’une faillite morale
L’histoire retiendra peut-être que la guerre de Gaza fut l’un des plus grands scandales humanitaires du début du XXIe siècle. Mais elle retiendra surtout que l’Occident, si prompt à parler de droits humains et d’ordre international, a failli. Les États-Unis ont armé la main qui a frappé. L’Europe a détourné le regard. Et pendant ce temps, le langage diplomatique s’est vidé de tout sens : “proportionnalité”, “droit de riposte”, “zones sécurisées”… autant de formules pour masquer la réalité d’un génocide progressif, étalé sur des mois, transmis en direct. Cette guerre n’aura servi à rien sinon à montrer les limites d’un monde fondé sur le double standard : un monde où l’agresseur est traité en allié stratégique, et la victime en problème humanitaire.
Une paix illusoire
La paix que Trump prétend avoir imposée n’est pas une paix : c’est une pause. Les causes du conflit (occupation, colonisation, humiliation) demeurent intactes. Et derrière le cessez-le-feu, l’extrême droite israélienne rêve déjà d’une “solution finale” territoriale : vider Gaza de ses habitants, annexer le reste, ériger des murs encore plus hauts. L’Europe, encore une fois, s’en tiendra probablement à ses déclarations “préoccupées”. Washington, à ses livraisons d’armes. Et Gaza, elle, tentera de survivre sans pouvoir revivre.
“Une guerre génocidaire pour rien.” L’expression n’est pas exagérée.
Elle résume deux ans d’horreur, d’aveuglement et de cynisme.
Deux ans où la puissance a pris la place du droit, où la diplomatie s’est réduite à un théâtre de postures, où les morts se sont comptés sans que la morale ne s’en mêle. Cette guerre laissera derrière elle non seulement un territoire détruit, mais un principe détruit : celui selon lequel la vie humaine a la même valeur, quel que soit le passeport ou la religion.
Quand les ruines se seront tues, il restera cette vérité : Gaza n’a pas seulement été bombardée par Israël, mais abandonnée par le monde.
Et si cette guerre a été menée “pour rien”, c’est peut-être parce que plus personne, à Washington ou à Bruxelles, n’ose encore croire qu’il y a quelque chose à sauver.*
J.F.PAGNI