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Aux États-Unis, le message est désormais explicite. L’Amérique est blanche et chrétienne, et elle doit le rester. Cette vision se traduit par une politique de traque des migrants latinos et africains, par une stigmatisation systématique des musulmans, pendant que l’administration américaine ouvre grand ses portes à certains Blancs d’Afrique du Sud se présentant comme victimes de persécutions largement contestées par les faits. La couleur de peau, la religion supposée, la langue parlée deviennent des critères de suspicion. Être basané, noir, musulman ou hispanophone suffit à être désigné comme indésirable.
Indésirable
L’Europe n’échappe pas à cette dérive. Depuis plusieurs années, la chasse aux migrants et aux musulmans s’y est banalisée. En France, une partie importante du débat médiatique tourne en boucle autour de l’immigration et d’un islam présenté comme une menace existentielle. Il suffit d’écouter certaines chaînes d’information en continu pour mesurer à quel point ces discours ont envahi l’espace public, au point de devenir presque ordinaires.
Le constat est désormais difficile à éviter. L’Europe et les États-Unis ne veulent plus de nous sur leurs sols. Pourtant, ces mêmes puissances se sont arrogé, pendant des siècles, le droit d’aller partout sur la planète. Elles ont conquis l’Amérique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique. Elles ont massacré les peuples rencontrés, confisqué leurs terres, pillé leurs ressources. Elles ont décrété que ces peuples étaient des sauvages, indignes de jouir des richesses que la nature leur avait offertes. Parce qu’elles étaient les plus fortes, elles ont réduit des continents entiers en esclavage, les ont colonisés et exploités sans limites.
Aujourd’hui, le discours a changé de forme mais pas de fond. Nous serions à l’aube d’une confrontation civilisationnelle. Il y aurait leur civilisation, jugée supérieure, et la nôtre, considérée comme incompatible avec leurs valeurs. Cette accusation nous renvoie à une question centrale, que nous évitons trop souvent. Nous, Africains, nous sentons-nous réellement porteurs de civilisation ?
Depuis des décennies, nous nous sommes placés dans le sillage de l’Occident, convaincus que nous en faisions partie ou que nous finirions par être acceptés. Nous avons cherché à lui ressembler. Nos femmes ont tenté d’adopter les standards esthétiques européens, jusqu’à transformer leurs cheveux ou leur peau. Et malgré tous ces efforts, le verdict reste le même. Nous sommes et resterons des Africains. On nous rappelle aujourd’hui que nous nous faisions des illusions. Que notre culture, nos références, nos pratiques ne passent pas. Que notre maffé et notre ndombolo ne feront jamais de nous des Français ou des Européens à part entière. Nous sommes trop noirs pour être pleinement acceptés.
Un point de bascule
Nous sommes arrivés à un point de bascule. Soit nous décidons de nous prendre au sérieux afin que les autres soient contraints de le faire. Soit nous continuons à jouer le rôle d’idiots utiles, ou même inutiles, en laissant piller nos richesses, en acceptant d’être la risée de la planète, les éternels assistés de la famille humaine, ceux que l’on plaint, que l’on aide, mais à qui l’on refuse toute responsabilité sur leur propre destin. Il est temps de penser réellement nos pays, nos populations, nos priorités. Nous en sommes capables.
Un exemple illustre cruellement nos contradictions. Des informations ont circulé selon lesquelles le milliardaire nigérian Aliko Dangote aurait fait venir des milliers de techniciens indiens pour faire fonctionner sa raffinerie, faute de compétences disponibles localement. Que l’histoire soit exacte ou non, elle est crédible. Si nous continuons à former des diplômés incapables de produire, si nous préférons multiplier les églises, les temples et les mosquées plutôt que les écoles techniques, les centres de recherche, les formations d’ingénieurs et de scientifiques de haut niveau, nous prendrons un retard irréversible. Pendant que le monde entre dans l’ère de l’intelligence artificielle, nous continuerons à « lire l’heure ».
L’Inde aussi a été colonisée. À son indépendance, elle était dans un état de dénuement extrême. Aujourd’hui, elle fabrique des véhicules, maîtrise le nucléaire et envoie des fusées dans l’espace. Ce choix n’est pas le fruit du hasard, mais d’une stratégie.
Si nous persistons dans la voie actuelle, nous risquons de replonger dans une forme moderne d’esclavage. Dans certains pays arabes, ce processus est déjà une réalité pour des millions d’Africains. La question n’est donc plus de savoir si l’Occident nous rejette. Il l’a déjà fait. La seule question qui demeure est celle-ci. Allons-nous enfin décider de nous appartenir à nous-mêmes.
Une contribution d’Eric KONAN