« 154 travailleurs sont plongés dans le flou, et derrière eux, des centaines de familles risquent de tout perdre », a alerté Melagne Bedi Abel, secrétaire général du SYNAGBUCI. Selon les représentants syndicaux, la cession viole l’article 16.6 du Code du travail ivoirien, qui exige que les salariés soient informés et indemnisés en cas de transfert d’activité vers un nouvel employeur. Or, aucune consultation, aucune indemnité n’a été versée par Unilever, qui rejette la responsabilité sur SDTM. « Ce transfert change profondément la nature du lien juridique entre les travailleurs et leur employeur. Or la loi est claire : cela ouvre droit à des compensations », a martelé Olivier Djédjé (SYNTRA UCI/Dignité).
Autre élément pointé du doigt : la « convention Ligne Bleue », un accord interne à Unilever Côte d’Ivoire, qui prévoit explicitement que les indemnités doivent être prises en charge par la société cédante en cas de départ ou de transfert. Une clause que la direction locale refuse aujourd’hui d’appliquer.
Profits conservés, pertes transférées
Les syndicats dénoncent également la logique économique de l’opération. Unilever conserve ses marques phares (Omo, Lux, Vaseline, Signal, Axe) tout en cédant à perte les marques jugées moins rentables (Fanico, BF, Ideal Plus) à SDTM, avec une rentabilité négative estimée à -6 %. « C’est une délocalisation camouflée. Unilever garde les profits et nous laisse les dettes et l’incertitude », accuse Kpodjahon Anani Kofi François ), délégué du personnel Syndicat des agents et travailleurs de Blohorn (SYNATEB/FESACI). D’après les chiffres avancés par les syndicats, 90 % des salariés transférés risquent d’être licenciés à court terme, tant le rapport entre masse salariale et chiffre d’affaires des marques cédées est déséquilibré.
Une promesse trahie
Le 8 avril dernier, lors d’un « townhall meeting », Ben Langat, directeur Afrique de l’Est et de l’Ouest d’Unilever, annonce publiquement la cession à SDTM. Une annonce surprise, alors que trois semaines plus tôt, en visite à Abidjan, il affirmait ne pas envisager de vente. « On nous a utilisés. On nous a fait travailler sur des plans de redressement alors que la décision était déjà prise », témoigne un délégué du personnel.
Malgré trois tentatives de conciliation organisées par l’Inspection du Travail entre avril et mai, Unilever est restée inflexible, refusant toute prise en charge des indemnités. Face à cette impasse, les syndicats ont saisi la BRVM, l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) et le CREPMEF, afin de dénoncer une transaction opaque et socialement destructrice.
Au-delà du volet social, l’affaire soulève des interrogations profondes sur la souveraineté économique et le traitement réservé aux travailleurs africains par les grandes multinationales. « C’est un précédent grave. Si Unilever peut ignorer la loi et les autorités sans conséquence, quel avenir pour la protection des droits des travailleurs en Côte d’Ivoire ? », s’interroge Melagne Bedi Abel.
Le contraste est d’autant plus frappant qu’au Royaume-Uni, Unilever a récemment cédé sa branche « glaces » avec, pour les salariés, une garantie de maintien de leurs conditions de travail pendant trois ans. En Côte d’Ivoire, aucune protection n’a été accordée.

Silence côté direction
Contactée à plusieurs reprises, la direction d’Unilever n’a pas donné suite. Les syndicats, eux, annoncent un plan d’action avec des mobilisations possibles dans les jours à venir. Ils interpellent les autorités ivoiriennes pour qu’elles s’impliquent de toute urgence dans ce qu’ils qualifient déjà de « scandale social majeur ». Unilever quitte, mais laisse des plaies ouvertes. Derrière les chiffres, ce sont des vies, des familles, une région qui risquent d’être broyées par la froide mécanique d’une stratégie multinationale. Pour les syndicats, l’heure n’est plus à la négociation, elle est à la lutte.
J.F.PAGNI