Dans plusieurs villes américaines, la colère s’exprime désormais dans la rue. À Minneapolis, des manifestations contre les agents fédéraux de l’ICE se multiplient, tandis que le malaise gagne aussi les cercles culturels et médiatiques. À Hollywood, l’acteur Mark Ruffalo a dénoncé publiquement la situation lors de la cérémonie des Golden Globes, quand Matt Damon arborait un badge « Be Good » sur le tapis rouge, affirmant vouloir « alerter sur ce qui se passe et qui inquiète des millions d’Américains ».
C’est toutefois la prise de position de Joe Rogan qui marque un tournant. Animateur du podcast le plus populaire des États-Unis, suivi par plus de 14 millions d’abonnés sur Spotify et 17 millions sur YouTube, Rogan touche un public majoritairement masculin et jeune, souvent favorable à Donald Trump. Lors de la dernière campagne présidentielle, son refus d’inviter Kamala Harris avait été interprété comme un soutien tacite au candidat républicain, contribuant à sa victoire.
S’il dit comprendre la volonté du président de tenir ses promesses électorales en matière d’immigration, Joe Rogan remet désormais frontalement en cause la méthode. « On ne veut pas de militaires armés qui se promènent dans les rues, arrêtant des gens au hasard, dont beaucoup s’avèrent être des citoyens américains qui n’ont tout simplement pas leurs papiers sur eux », a-t-il déclaré dans son podcast. Avant de lancer : « Allons-nous vraiment devenir la Gestapo ? Où sont vos papiers ? On en est vraiment arrivés là ? »
Cette comparaison, lourde de sens dans l’histoire américaine, n’est pas isolée. Depuis l’an dernier, plusieurs animateurs de podcasts humoristiques et de talk-shows masculins influents, autrefois favorables à Donald Trump, ont progressivement retiré leur soutien, l’immigration devenant un point de rupture majeur.
La prise de distance de Joe Rogan, souvent qualifié « d’électeur indécis le plus célèbre d’Amérique », constitue un signal préoccupant pour la Maison Blanche, d’autant que le président continue de défendre l’action de l’ICE dans l’affaire Renée Good. Selon des statistiques officielles, au moins quatre personnes sont décédées alors qu’elles étaient détenues par l’ICE depuis le début de l’année 2026, contre au moins 30 en 2025, l’année la plus meurtrière depuis la création de l’agence en 2004.
Sur le plan diplomatique, la pression s’intensifie également. Jeudi 15 janvier, le Mexique a officiellement demandé des explications aux autorités américaines après le décès d’un de ses ressortissants détenu par l’ICE en Géorgie.
Face aux manifestations, Donald Trump a haussé le ton. Dans un message publié sur son réseau Truth Social, il a menacé d’invoquer l’Insurrection Act si « les politiciens corrompus du Minnesota ne respectent pas la loi et n’empêchent pas les agitateurs professionnels et les insurgés d’attaquer » les agents fédéraux. Le président a évoqué à plusieurs reprises ces derniers mois le recours à ce texte, qui lui permettrait de déployer l’armée sur le territoire national à des fins de maintien de l’ordre.
L’Insurrection Act n’a été utilisé qu’à de rares occasions. La dernière remonte à 1992, lorsque le président George H. W. Bush l’avait invoqué à la demande du gouverneur de Californie, après les émeutes de Los Angeles consécutives à l’acquittement des policiers impliqués dans le passage à tabac de Rodney King.
Dans un climat de tensions croissantes, la contestation de la politique migratoire américaine dépasse désormais le cadre militant pour s’installer au cœur du débat public, fragilisant un peu plus l’équilibre politique autour de Donald Trump.
J.F.PAGNI