Étrange retournement de situation. Désavouée à plusieurs reprises, dans le passé, au sujet de l’extradition de François Compaoré, la France semble en passe de remporter la partie sur un autre terrain : celui du non-renouvellement du visa du frère cadet de l’ancien président du Burkina Faso, qu’elle rechigne visiblement à abriter sur son sol. De son côté, François Compaoré, qui était installé depuis huit ans en France, semble renoncer à y vivre. Selon nos informations, il s’est désisté de l’action en justice qu’il avait intentée contre le refus de visa que les autorités consulaires françaises lui avaient opposé le 9 décembre dernier. Mais, par le biais d’une autre procédure, il s’efforce de conjurer un risque d’extradition vers le Burkina Faso, qui reste réel.
Le 29 octobre 2017, la police française interpellait François Compaoré à l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle sur la base d’un mandat d’arrêt émis par les autorités burkinabè, qui accusaient l’intéressé d’être impliqué dans l’assassinat, en 1998, du journaliste Norbert Zongo.
Au chevet de Blaise Compaoré
La justice française autorisait alors son extradition. Mais, après plusieurs pourvois et appels infructueux devant les plus hautes juridictions françaises (Cour de cassation et Conseil d’État), François Compaoré avait obtenu gain de cause devant la Cour européenne des droits de l’homme (Cedh), le 6 août 2021 – jugement rendu définitif à la fin de 2023. La France avait fini par annuler, le 13 décembre 2023, le décret ministériel de 2020 qui autorisait son extradition.
La tranquillité de François Compaoré aura été de courte durée. Après s’être rendu au chevet de Blaise Compaoré, son frère, il se retrouve aujourd’hui bloqué en Côte d’Ivoire (pays dont il a aussi la nationalité), son visa pour la France ayant expiré durant son séjour sans qu’il semble avoir pris conscience du risque encouru.
Comme l’a révélé Jeune Afrique, l’autorité administrative française (en l’espèce, le consulat de France à Abidjan) a refusé de renouveler son visa, par une décision notifiée le 9 décembre 2024. François Compaoré a alors saisi par deux fois le juge des référés près du tribunal administratif de Nantes, mais a été débouté à deux reprises, le 3 décembre et le 27 décembre. Les arguments qu’il a avancés (la santé chancelante de son fils, Maël Compaoré, son propre état de santé, un risque pesant sur sa sécurité en Côte d’Ivoire, auquel s’ajoute un risque d’extradition vers le Burkina Faso) n’ont pas convaincu le juge des référés qu’il y avait une « urgence particulière » qui justifiait sa saisine « avant même que l’administration [le sous-directeur des visas] ait statué sur le recours introduit devant elle ».
Que fera la France ?
L’un des avocats du plaignant, Maître François-Henri Briard, avait saisi le Conseil d’État français pour casser la décision du juge des référés. L’audience avait été fixée au 3 avril 2025. Mais, selon nos sources, François Compaoré a décidé de se désister. Me Briard l’a confirmé implicitement à Jeune Afrique, le 24 mars : « Il n’y aura pas d’arrêt du Conseil d’État », nous a-t-il confié. L’audience a été « rayée du rôle », nous a-t-on indiqué, le 28 mars, au sein de la plus haute juridiction administrative française.
En se désistant, François Compaoré s’en remet désormais à la décision de l’autorité administrative. Et accepte de courir le risque de se heurter à un refus qui pourrait être définitif. Sauf retournement de situation, on voit mal en effet comment la France, qui avait envisagé un temps de l’extrader, accepterait aujourd’hui de renouveler son visa.
Interpol et la notice rouge
Les préoccupations de François Compaoré portent peut-être aujourd’hui bien davantage sur le risque d’extradition auquel il pourrait être exposé, soit depuis la Côte d’Ivoire, soit à l’occasion d’un déplacement. En effet, le motif allégué, le 9 décembre dernier, pour lui refuser son visa, était qu’il « a fait l’objet d’un signalement aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen » – signalement fait par l’Allemagne.
Estimant que ce signalement est lié à l’existence d’une notice rouge d’Interpol, deux autres conseils de François Compaoré, Maîtres Pierre-Olivier Sur et Clara Gérard-Rodriguez, ont demandé, le 3 mars 2025, à cet organisme international de coopération policière d’effacer de ses registres ladite notice. Émise le 3 août 2017 à l’encontre de leur client sur le fondement d’un mandat d’arrêt réclamé par le procureur général de Ouagadougou pour « incitation à assassinat », cette notice avait été adoptée à la demande du gouvernement du président Roch Marc Christian Kaboré, « soit le dernier gouvernement démocratiquement élu du Burkina Faso », écrivent les avocats. « Elle semble être toujours active, mais peut avoir été effacée des registres d’Interpol en raison de son ancienneté et sans que cette décision ait été notifiée ou rendue publique », a toutefois indiqué Me Sur à Jeune Afrique, le 24 mars. Son maintien, s’il était avéré, ferait courir « un risque grave et imminent sur la sécurité et l’intégrité » de son client. La réponse d’Interpol, dont le siège est à Lyon, n’est pas attendue avant de longues semaines.
Une fois la question de la notice rouge résolue, rien n’empêchera François Compaoré de redéposer une demande de visa, ce qui forcera l’autorité administrative française à remotiver un éventuel nouveau refus.
Source Jeune Afrique
NB : Les titres sont de la rédaction