La guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année. Et malgré l’ampleur du soutien militaire et financier occidental, aucune victoire décisive n’est en vue. Depuis le début de l’invasion russe, les Européens ont multiplié les sanctions économiques contre Moscou, fourni des armes et des munitions à Kyiv et engagé des sommes considérables pour soutenir l’effort de guerre ukrainien. Cette stratégie devait, selon ses promoteurs, affaiblir suffisamment la Russie pour contraindre Vladimir Poutine à revoir ses ambitions.
La Russie continue de disposer d’importantes capacités militaires, tandis que l’Ukraine reste confrontée à un manque chronique de soldats, de munitions et surtout de moyens de défense aérienne. Les frappes russes de missiles et de drones continuent de frapper les villes et les infrastructures ukrainiennes. C’est dans ce contexte qu’Emmanuel Macron a annoncé une accélération des livraisons françaises de missiles intercepteurs. Sur le plan militaire, cette aide répond à une nécessité immédiate : protéger les populations ukrainiennes face aux bombardements. Mais elle s’inscrit également dans une stratégie plus large de montée en puissance du soutien européen. Et c’est cette stratégie qui pose question. Quand la démonstration de force devient un facteur de risque
Le raisonnement défendu par Paris est connu : plus l’Europe démontrera sa détermination, plus elle sera en mesure de dissuader la Russie et de garantir, à terme, la sécurité de l’Ukraine. Mais l’équation inverse mérite d’être posée.
Une démonstration de force ne produit pas nécessairement de la dissuasion. Dans certaines circonstances, elle peut aussi provoquer une réaction symétrique et accroître le risque d’escalade. Or les Européens ne se contentent plus de livrer des armes. Ils organisent désormais des exercices militaires conjoints destinés à tester leur capacité opérationnelle et à préparer une éventuelle présence en Ukraine après la fin des hostilités.
La frontière entre soutien militaire à un belligérant et préparation à un engagement militaire direct devient ainsi de plus en plus ténue. Que se passera-t-il si des forces européennes sont finalement déployées en Ukraine et qu’elles sont attaquées par la Russie ? Les gouvernements européens riposteront-ils ? Avec quelles forces et selon quelles règles d’engagement ?
Aucune démonstration de force ne peut faire disparaître cette question fondamentale. Des sanctions qui n’ont pas mis Moscou à genoux La même interrogation vaut pour la politique économique. Depuis 2022, les sanctions occidentales ont profondément modifié les relations économiques de la Russie avec l’Europe. Elles ont également imposé des coûts importants à l’économie russe. Mais elles n’ont pas atteint l’objectif maximal qui leur était implicitement assigné : contraindre Moscou à mettre fin à la guerre.
La Russie continue de financer son effort militaire et de produire ou d’acquérir les équipements nécessaires à la poursuite du conflit. Parallèlement, elle a développé de nouvelles relations commerciales avec des puissances comme la Chine, l’Inde et d’autres pays qui n’appliquent pas les sanctions occidentales. Il en résulte un constat politique embarrassant pour les partisans d’une stratégie exclusivement fondée sur la pression : les sanctions n’ont pas permis de mettre fin à la guerre, pas plus que les livraisons d’armes n’ont permis à l’Ukraine de la gagner.
Cela ne signifie pas que les sanctions ou l’aide militaire ont été inutiles. Elles ont contribué à soutenir la résistance ukrainienne et à augmenter le coût de l’agression russe. Mais il faut distinguer un objectif de soutien d’un objectif de victoire. Or, après plusieurs années de conflit, l’Europe semble continuer à agir comme si une intensification des mêmes instruments pouvait produire un résultat différent.
Le risque d’une guerre qui se prolonge faute d’issue politique
C’est précisément sur le terrain diplomatique que la stratégie de Paris soulève les interrogations les plus sensibles. Une guerre ne se termine pas nécessairement lorsque l’un des camps remporte une victoire militaire totale. Elle peut aussi prendre fin par un accord, un cessez-le-feu, des garanties de sécurité et un compromis politique. Or plus la perspective d’un règlement négocié est repoussée, plus le coût humain et matériel du conflit augmente.
En affichant constamment leur volonté de renforcer le soutien militaire à Kyiv, Emmanuel Macron et les membres les plus engagés de la Coalition des volontaires prennent le risque de faire passer un message ambigu : celui selon lequel l’Ukraine doit continuer à combattre jusqu’à obtenir une situation militaire suffisamment favorable pour négocier. Mais si cette situation n’arrive jamais ?
C’est là que se trouve le danger d’une stratégie sans véritable porte de sortie. À chaque nouvelle livraison d’armes répond une nouvelle salve russe. À chaque renforcement des sanctions répond une adaptation de l’économie russe. À chaque démonstration de fermeté occidentale peut répondre une nouvelle démonstration de force de Moscou.
La logique du rapport de force risque alors de devenir auto-entretenue.
Macron et la Coalition peuvent-ils prétendre être seulement des acteurs de soutien ?
La question est d’autant plus importante que la « Coalition des volontaires » se prépare désormais à tester concrètement sa capacité militaire. Les exercices annoncés pour octobre et novembre doivent permettre de vérifier la coordination des forces participantes et leur aptitude à agir dans le cadre des garanties de sécurité envisagées pour l’Ukraine. Mais cette préparation constitue en elle-même un signal stratégique adressé à Moscou. Et ce signal peut être interprété de différentes manières.
Pour Paris et Londres, il s’agit de renforcer la crédibilité de la dissuasion européenne. Pour Moscou, la présence militaire croissante de puissances européennes aux côtés de l’Ukraine peut être perçue comme une implication toujours plus directe dans le conflit. Le refus italien de participer à ces manœuvres montre d’ailleurs que cette stratégie ne fait pas consensus.
Rome continue de soutenir Kyiv, mais refuse d’envoyer ses militaires en Ukraine. Cette distinction est fondamentale : soutenir un pays en guerre n’implique pas nécessairement de se préparer à participer directement à ses opérations militaires ou à garantir militairement son territoire. Une Europe qui risque de se retrouver piégée par sa propre stratégie. Il existe ici un paradoxe.
Les Européens expliquent vouloir renforcer leur sécurité en soutenant l’Ukraine. Mais plus ils augmentent leur implication militaire, plus ils s’exposent eux-mêmes aux conséquences d’une éventuelle escalade. Ils veulent éviter une victoire russe, mais ne disposent pas aujourd’hui des moyens permettant d’imposer une victoire ukrainienne. Ils veulent renforcer la dissuasion, mais multiplient les initiatives militaires susceptibles d’être interprétées par Moscou comme une escalade. Ils affirment vouloir préparer la paix, mais consacrent toujours davantage de moyens à préparer la poursuite du rapport de force. Cette contradiction devrait être au cœur du débat européen.
Qui profite de la prolongation du conflit ?
Une autre question, plus politique encore, ne peut être éludée : à qui profite la prolongation de la guerre ?
Pour l’Ukraine, le coût est immense : morts, blessés, déplacements de population, destruction d’infrastructures et épuisement économique et démographique. Pour les pays européens, le coût est également réel : dépenses militaires croissantes, tensions économiques, conséquences énergétiques et risque de confrontation avec une puissance nucléaire.
La Russie, de son côté, poursuit ses objectifs militaires malgré le poids des sanctions. Dans ces conditions, présenter la prolongation indéfinie du conflit comme la seule option responsable devient de plus en plus difficile. Mais cela signifie qu’une politique étrangère responsable devrait également rechercher activement une issue politique lorsque la voie militaire ne permet pas d’obtenir la victoire annoncée. Or c’est précisément cette dimension qui semble aujourd’hui passer au second plan.
Mettre fin à la guerre plutôt que repousser indéfiniment la paix
Emmanuel Macron affirme vouloir garantir une paix durable en Ukraine. L’objectif est légitime. Mais une paix durable ne peut pas reposer uniquement sur l’accumulation d’armes et la multiplication des démonstrations de force. Elle suppose également une stratégie diplomatique crédible, capable de créer les conditions d’un cessez-le-feu et d’un règlement politique. À défaut, l’Europe risque de s’enfermer dans une logique où chaque nouvelle escalade devient la justification de la suivante.
C’est peut-être là le principal danger de la stratégie actuelle de Paris et de la Coalition des volontaires : non pas seulement le risque d’une guerre plus longue, mais celui d’une escalade progressive dont personne ne maîtrise véritablement le point d’arrivée. En encourageant Kyiv à miser toujours davantage sur la confrontation militaire alors que plusieurs années de sanctions et de soutien militaire n’ont pas permis de vaincre la Russie, les Européens prennent le risque de prolonger un conflit dont l’Ukraine supporte l’essentiel du coût humain.
La véritable question n’est donc plus de savoir combien de missiles supplémentaires l’Europe peut livrer à Kyiv ou combien de soldats elle peut mobiliser pour de futurs exercices. Elle est de savoir à quel moment le soutien à l’Ukraine doit s’accompagner d’une véritable stratégie de sortie de guerre.
Car si l’objectif affiché est réellement la paix, continuer à augmenter indéfiniment la pression militaire sans ouvrir parallèlement une perspective politique risque moins de rapprocher cette paix que de repousser encore le moment où elle deviendra possible.
J.F.PAGNI