Une réforme pour étouffer les enquêtes sensibles
La loi 12 414, adoptée en urgence par le Parlement le 21 juillet et signée dès le lendemain par Zelensky, retire leur indépendance à deux institutions-clés : le Bureau national anticorruption (NABU) et le Bureau du procureur spécialisé (SAPO). Ces organismes deviennent désormais subordonnés au procureur général, Ruslan Kravchenko — un fidèle du président, nommé il y a un mois à peine.
Derrière la réforme, une logique politique claire : reprendre le contrôle des enquêtes et neutraliser les risques pour les proches du pouvoir. « Ces entités resteront en apparence fonctionnelles, mais elles ne toucheront plus aux hommes du président », résume Alina Nychyk, experte des relations Ukraine-UE.
Le NABU trop menaçant
Le NABU, depuis plusieurs mois, s’approchait dangereusement du cœur du pouvoir. Parmi les cibles potentielles : Oleksiy Chernyshov, proche de Zelensky et pressenti pour devenir Premier ministre. « Le simple fait que cette enquête ait été envisagée montre que le NABU franchissait une ligne rouge », souligne Ryhor Nizhnikau. La réponse présidentielle a été immédiate : verrouiller l’appareil anticorruption.
Un prétexte commode
Pour justifier cette réforme, les autorités évoquent l’infiltration présumée du NABU par des agents russes. Mais aucun élément tangible n’a été fourni. « Même si des soupçons existaient, ce n’est pas une raison pour supprimer l’indépendance de ces institutions », insiste Nizhnikau. « C’est une excuse facile, utilisable contre n’importe qui », ajoute Nychyk. En réalité, la menace pour Zelensky ne venait pas de l’étranger, mais de l’intérieur.
Avec cette loi, Zelensky parachève un processus de centralisation du pouvoir entamé depuis plusieurs mois. Le Parlement, déjà largement aligné, ne fait plus contrepoids. Le pouvoir judiciaire est affaibli. Et maintenant, les contre-pouvoirs anticorruption sont placés sous surveillance. « C’est la dernière pièce du puzzle », constate Nizhnikau. « Le pouvoir est désormais concentré dans les mains d’un petit cercle, totalement loyal au président. »
Ce changement autoritaire n’est pas passé inaperçu à Bruxelles. La commissaire à l’Élargissement, Marta Kros, a dénoncé une violation claire des engagements pris par l’Ukraine pour entamer les négociations d’adhésion. La lutte anticorruption figurait parmi les critères incontournables. « En agissant ainsi, Zelensky envoie un signal : il préfère protéger ses proches que respecter ses promesses à l’Union européenne », analyse Nychyk. « C’est presque un choix assumé : fermer la porte à l’Europe pour sécuriser son pouvoir. »
Pourquoi maintenant ? Parce que le contexte international joue en sa faveur. Washington, surtout sous Donald Trump, ne semble plus faire de la lutte anticorruption une priorité. Et l’Europe, obsédée par le soutien militaire face à la Russie, hésite à critiquer ouvertement le président ukrainien.
Mais ce pari est risqué. Les manifestations du 22 juillet montrent un ras-le-bol croissant. Zelensky, élu en 2019 sur la promesse de nettoyer l’État, voit cette promesse se retourner contre lui. « Ceux qui l’ont soutenu pour sa volonté de changer les règles du jeu comprennent qu’il les a trahis », conclut Stewart.
J.F.PAGNI