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Le 4 janvier, des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes canadiennes, mêlant membres de la diaspora vénézuélienne, militants anti-impérialistes et citoyens préoccupés par l’ampleur de l’opération américaine. À Montréal, Toronto ou Halifax, les slogans reflétaient une profonde ambivalence. “On n’aime pas Trump, mais c’était la seule façon de s’en sortir”, confiait Maria Gabriela del Villar au Journal de Montréal. À l’inverse, Liam Kroll dénonçait à CTV News à Halifax “le rôle de l’impérialisme américain” dans la chute du régime chaviste.
Sur le plan officiel, le ton est resté mesuré. Le premier ministre Mark Carney a déclaré sur X que le gouvernement canadien “accueille favorablement l’occasion qui s’offre au peuple vénézuélien d’accéder à la liberté, à la démocratie, à la paix et à la prospérité”, tout en appelant “toutes les parties à respecter le droit international”. Le chef de l’opposition conservatrice, Pierre Poilievre, s’est montré beaucoup plus direct, félicitant Donald Trump pour l’arrestation de Nicolás Maduro, estimant que l’ancien président vénézuélien “devrait finir ses jours en prison”. Mais derrière ces postures politiques, le malaise est palpable.
La première source d’inquiétude concerne le secteur énergétique. Le Venezuela possède les plus importantes réserves de pétrole prouvées au monde. Or, pendant près de vingt-cinq ans, les sanctions américaines contre le régime chaviste ont indirectement profité au Canada, devenu un fournisseur stratégique de pétrole lourd pour le marché nord-américain, notamment grâce aux sables bitumineux de l’Alberta.
La chute de Maduro et la perspective d’un retour massif du pétrole vénézuélien sur les marchés internationaux pourraient rebattre les cartes. Une normalisation rapide des relations entre Washington et Caracas risquerait de fragiliser la position canadienne, tant en matière de parts de marché que d’investissements étrangers dans le secteur énergétique. Pour plusieurs analystes, le Canada pourrait devenir la variable d’ajustement d’une nouvelle stratégie énergétique américaine, dictée par ses seuls intérêts.
Une question de souveraineté nationale
Mais au-delà de l’économie, c’est le précédent politique qui inquiète le plus. L’intervention américaine au Venezuela, assumée et revendiquée par Donald Trump, alimente un débat de fond au Canada sur la solidité de sa souveraineté face à son voisin. La presse canadienne évoque de plus en plus ouvertement un “effet miroir”: un pays riche en ressources naturelles, dépendant du marché américain et exposé aux décisions unilatérales de Washington.
Certes, le Canada n’est pas le Venezuela. Ses institutions sont solides, son économie diversifiée et son système démocratique stable. Mais certains observateurs soulignent que la logique de puissance qui a prévalu à Caracas pourrait, sous d’autres formes, s’exercer ailleurs. Pressions commerciales, arbitrages énergétiques imposés, remise en cause de politiques environnementales ou industrielles : les leviers existent.
Un signal d’alarme pour Ottawa
Dans ce contexte, plusieurs éditorialistes estiment que le sort du Venezuela agit comme un signal d’alarme pour Ottawa. Il rappelle la nécessité pour le Canada de renforcer son autonomie stratégique, de diversifier ses partenariats économiques et de clarifier sa position face à une administration américaine prête à agir sans égard pour ses alliés lorsque ses intérêts sont en jeu.
Derrière les applaudissements officiels et les discours sur la démocratie, le message est limpide: ce qui s’est joué au Venezuela ne concerne pas uniquement l’Amérique latine. Pour le Canada, c’est un rappel brutal que la proximité géographique avec les États-Unis peut être autant une protection qu’une vulnérabilité.
J.F.PAGNI