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Le 12 février au matin, le Comité international olympique a tranché. L’Ukrainien de 27 ans a été exclu des compétitions et son accréditation retirée. Motif : son refus d’abandonner son casque personnalisé, sur lequel figurent les visages d’athlètes ukrainiens morts au combat. Un hommage, selon lui. Une infraction à la Charte olympique, selon le CIO, qui interdit toute « propagande politique » sur les sites de compétition.
L’institution avait proposé un compromis : remplacer le casque par un brassard noir. Heraskevych a refusé. La présidente du CIO, Kirsty Coventry, a tenté jusqu’au bout de le convaincre. Discussions en tête-à-tête avec l’athlète et son père, proposition d’un message en zone mixte après la course, recherche d’une solution intermédiaire. En vain.
Puis est venue cette scène rare. Face aux caméras, la dirigeante zimbabwéenne, en poste depuis juin 2025, a fondu en larmes en expliquant la décision. Elle a remercié l’athlète d’être venu lui parler. Elle a insisté sur l’importance du respect des règles. L’émotion était réelle.
Mais c’est précisément là que commence le malaise. Car si les règles sont la boussole du CIO, elles doivent s’appliquer à tous avec la même rigueur. Sans exception. Sans géométrie variable. Au nom de ces mêmes règles de neutralité politique, les athlètes russes et biélorusses ont été exclus des compétitions internationales pendant des années. Écartés des Jeux, privés de drapeau, contraints à concourir sous bannière neutre, parfois exclus purement et simplement. Non pas pour des actes personnels, mais pour des décisions politiques prises par leurs dirigeants.
Des athlètes qui, pour beaucoup, n’ont aucune responsabilité dans les choix du Kremlin. Plus encore, les Jeux de Paris 2024 ont ravivé le débat sur ce que certains dénoncent comme un deux poids deux mesures. Alors que l’armée israélienne menait des opérations à Gaza ayant causé la mort d’athlètes, d’encadreurs et la destruction d’infrastructures sportives, les sportifs israéliens, eux, n’ont pas été suspendus. Aucune exclusion collective. Aucune mise à l’écart comparable.
La question dérange, mais elle existe : pourquoi l’application des principes de neutralité semble-t-elle varier selon les contextes géopolitiques ?
En excluant Vladyslav Heraskevych pour non-respect de la règle, le CIO a rappelé que la Charte olympique prime sur l’émotion. Que le terrain de jeu doit rester politiquement neutre. Que l’athlète, même animé par une cause légitime, ne peut transformer la compétition en tribune.
Soit. Mais alors la cohérence impose d’aller au bout de cette logique. Si l’athlète n’est pas responsable des décisions politiques de son État, ce principe vaut pour tous. Pour l’Ukrainien sanctionné pour son casque. Pour le Russe ou le Biélorusse exclu pour des décisions prises au sommet du pouvoir. Pour tout sportif pris dans une guerre qui le dépasse.
Les larmes de Kirsty Coventry ont montré une dirigeante consciente du poids humain de ses décisions. Une ancienne championne olympique qui sait ce que représente une carrière, une préparation de quatre ans, une chance unique. Si ces larmes sont réellement versées au nom des athlètes, alors elles appellent un acte fort.
Celui d’ouvrir un débat clair au sein du Conseil du CIO sur la levée de la suspension qui frappe les athlètes russes et biélorusses. Celui d’affirmer que l’Olympisme protège d’abord les sportifs, indépendamment des gouvernements. Celui d’assumer une ligne cohérente : la neutralité politique ne peut être invoquée pour sanctionner certains et ignorée pour d’autres. Le CIO aime rappeler que le sport doit rassembler. Mais rassembler exige une règle identique pour tous.
À Milan-Cortina, le casque de Heraskevych a provoqué des larmes. Reste à savoir si ces larmes déboucheront sur une cohérence. Ou si elles resteront un moment d’émotion dans une gouvernance qui, aux yeux de nombreux observateurs, peine encore à convaincre qu’elle applique ses principes sans exception.
J.F.PAGNI