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À Abuja, Nairobi, Addis-Abeba ou Dakar, les scènes se ressemblent. Dès l’aube, des centaines de candidats au visa se pressent devant les centres de traitement de VFS Global. Dossiers soigneusement préparés, économies mobilisées, projets d’études, de voyage ou d’affaires en tête, tous espèrent franchir une étape décisive vers l’Europe. Mais derrière cette procédure administrative se cache un système devenu extraordinairement rentable.
Une vaste enquête coordonnée par l’organisation néerlandaise Lighthouse Reports et menée avec quatorze médias internationaux, dont le média américain Semafor, révèle comment VFS Global, géant mondial de l’externalisation des demandes de visa, a bâti une croissance spectaculaire sur un modèle reposant largement sur la vente de services additionnels aux demandeurs des pays du Sud, notamment en Afrique.
Une frontière numérique devenue parcours du combattant
En Algérie, le média Twala décrit une expérience devenue familière pour des milliers de candidats au visa : celle d’une bataille quotidienne pour décrocher un simple rendez-vous. Le parcours commence souvent devant un écran d’ordinateur, face à des plateformes saturées, des créneaux qui disparaissent en quelques secondes, des pages qui plantent et des services payants présentés comme des facilités incontournables.
Cette « frontière numérique », selon l’expression du média algérien, a engendré tout un écosystème parallèle fait de rumeurs, d’intermédiaires et de réseaux informels. On échange des astuces sur les groupes WhatsApp, on sollicite des connaissances censées connaître les horaires propices ou les contacts capables d’obtenir un rendez-vous devenu rare. Une réalité loin d’être propre à l’Algérie.
Le géant discret du visa mondial
Majoritairement détenue par le fonds d’investissement américain Blackstone, VFS Global s’est imposée en deux décennies comme l’acteur incontournable de la gestion externalisée des demandes de visa. L’entreprise travaille aujourd’hui pour 71 gouvernements et opère dans plus de 160 pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient. Elle est notamment le principal prestataire des pays de l’espace Schengen et du Royaume-Uni.
Officiellement, son rôle est purement administratif : réception des dossiers, collecte des données biométriques et transmission aux autorités consulaires. Les décisions d’octroi ou de refus relèvent exclusivement des ambassades.
Pourtant, selon l’enquête de Lighthouse Reports, l’entreprise aurait développé une stratégie commerciale particulièrement agressive autour de services dits « à valeur ajoutée ».
Des services optionnels parfois imposés
Parmi ces prestations figurent les notifications SMS, le retour des passeports par coursier, l’accès à des salons premium ou encore diverses options d’assistance administrative. Sur le papier, ces services sont facultatifs. Dans la pratique, plusieurs témoignages recueillis par les enquêteurs racontent une autre réalité.
Un ancien employé de VFS Global en Inde affirme ainsi que des agents étaient encouragés à pousser les clients vers ces options payantes, parfois sans que leur caractère facultatif soit clairement expliqué.
Selon son témoignage, certains demandeurs étaient même « contraints ou trompés » pour acheter ces services supplémentaires. Ces pratiques auraient contribué à transformer chaque demande de visa en source de revenus additionnels bien au-delà des frais administratifs traditionnels.
Des profits qui explosent
Les chiffres financiers compilés par Lighthouse Reports illustrent l’ampleur du phénomène. Entre 2017 et 2024, le bénéfice opérationnel de VFS Global est passé à 172 millions d’euros, soit une multiplication par quatre. Dans le même temps, le volume global des demandes de visa n’a progressé que d’environ 15 %.
Plus révélateur encore, le revenu moyen généré par chaque dossier a augmenté de 41 % par rapport aux niveaux observés avant la pandémie. Sur une période de seulement deux semaines en 2025, les services optionnels vendus aux demandeurs africains et asiatiques de visas suédois ont représenté près d’un tiers des revenus de l’entreprise sur ce segment. Pour les enquêteurs, cette progression spectaculaire ne peut s’expliquer par la seule croissance du marché des visas.
Blackstone, Temasek et la valorisation record
L’histoire récente de VFS Global illustre également l’appétit des investisseurs pour ce secteur. En 2022, le fonds américain Blackstone prend le contrôle de 75 % du capital de l’entreprise. Deux ans plus tard, il revend une partie de sa participation au fonds souverain singapourien Temasek. L’opération lui aurait permis d’engranger environ 475 millions de dollars de bénéfices nets.
Dans le même intervalle, la valorisation de VFS Global est passée de 2,5 milliards à près de 7 milliards de dollars. Une ascension fulgurante qui, selon Lighthouse Reports, repose en partie sur un système de commercialisation agressive ciblant des populations dont la mobilité internationale dépend souvent de l’obtention d’un visa.
Le coût croissant des refus pour les Africains
Au-delà des services additionnels, l’enquête met en évidence une autre réalité souvent ignorée : le coût colossal des demandes rejetées. Les données compilées par Lago Collective montrent que les candidats africains perdent chaque année plusieurs millions d’euros en frais de dossier non remboursables.
Le Nigéria arrive en tête avec 4,3 millions d’euros perdus sur des demandes refusées. Le Sénégal suit avec 2,8 millions d’euros, devant la Côte d’Ivoire (2,2 millions), le Ghana (2,1 millions) et le Cameroun (1,7 million).
Plus préoccupant encore, la facture sénégalaise des refus a progressé de 30,5 % entre 2023 et 2024. Seuls quelques pays africains affichent des hausses encore plus marquées, notamment la République démocratique du Congo (+78,6 %), le Cameroun (+72,3 %) et le Kenya (+54,9 %). Autrement dit, les demandeurs africains paient toujours davantage pour des visas qu’ils n’obtiennent pas.
Pour plusieurs analystes interrogés par Semafor, ce phénomène s’apparente à une forme de « remittance inversée ». Traditionnellement, les transferts financiers circulent des migrants vers leurs familles restées dans leur pays d’origine. Ici, le mouvement s’inverse : des millions d’euros quittent chaque année les économies africaines sous forme de frais administratifs et de services associés, sans garantie de résultat.
Dans un contexte où l’Union européenne a déjà augmenté de 12,5 % les frais de dossier en 2024 et envisage de nouvelles hausses, cette ponction financière risque encore de s’accentuer.
Derrière ces statistiques se cachent des réalités très concrètes : économies familiales englouties, projets universitaires retardés, opportunités professionnelles perdues et mois de démarches administratives réduits à néant par une décision de refus.
Sollicitée dans le cadre de l’enquête, VFS Global rejette catégoriquement les accusations formulées à son encontre. L’entreprise affirme que les liens établis entre sa croissance financière et d’éventuelles pratiques irrégulières sont « faux ». Elle soutient également que les demandeurs sont clairement informés du caractère facultatif des services additionnels proposés dans ses centres.
Le groupe rappelle enfin qu’il ne joue qu’un rôle d’intermédiaire administratif et ne dispose d’aucun pouvoir sur les décisions prises par les autorités consulaires.
Une position juridiquement défendable.
Mais pour les auteurs de l’enquête, une question demeure : comment expliquer que les profits aient quadruplé alors que le volume des demandes progressait modestement ?
Dans les pays africains, où les taux de refus restent élevés et où les coûts de procédure ne cessent d’augmenter, la réponse semble se trouver dans les poches des demandeurs eux-mêmes. Car si le visa demeure un privilège accordé par les États, son parcours est désormais devenu, pour beaucoup, un marché extrêmement rentable.
J.F.PAGNI