Un nouvel acteur dans le chaos
À l’est de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, les combats font rage. Mais au milieu du chaos, un acteur inattendu a surgi : le gang dirigé par Yasser Abou Chabab, un trafiquant de drogue palestinien notoire, connu pour ses opérations illégales et ses méthodes brutales.
Ce gang, selon plusieurs sources concordantes, aurait reçu un soutien logistique et financier de la part d’Israël, dans le cadre d’une stratégie non officielle visant à affaiblir le Hamas de l’intérieur. La révélation, confirmée par des informations du quotidien israélien Ha’Aretz, a provoqué un débat houleux au sein même de l’opinion israélienne. Pour cause : la tactique n’est pas seulement risquée, elle pourrait s’avérer profondément contre-productive.
Le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, interrogé le 5 juin sur cette collaboration, n’a pas cherché à nier : « À Gaza, nous mobilisons des clans qui s’opposent au Hamas. Qu’y a-t-il de mal à cela ? »
Cette réponse, en apparence anodine, révèle une manœuvre de langage soigneusement calibrée. Parler de “clans” plutôt que de “gangs” permet de transformer des groupes criminels en figures de légitimité locale. Dans un contexte où Israël veut présenter une alternative au Hamas, ces milices deviennent soudain les éléments d’un prétendu “plan pour le jour d’après”.
Mais sur le terrain, il ne s’agit ni de clans traditionnels ni de représentants communautaires. Le gang d’Abou Chabab, structuré autour du trafic et de l’intimidation, ne dispose d’aucun ancrage populaire reconnu. Il agit dans l’ombre, sans transparence, ni responsabilité.
Une opposition palestinienne sans ambiguïté
L’idée de placer Gaza sous le contrôle de groupes armés à la solde de Tel-Aviv ne fait pas consensus dans les territoires palestiniens. Bien au contraire. En mars 2024, une coalition des clans et familles des districts sud de Gaza a publié un communiqué sans équivoque : « Nous sommes prêts à discuter d’un futur sans Hamas, mais certainement pas à livrer Gaza à des gangs armés ».
Cette prise de position, largement ignorée par les médias internationaux, souligne un point crucial : malgré les tensions internes, les élites palestiniennes continuent de reconnaître l’OLP et l’Autorité palestinienne (AP) comme les seuls représentants légitimes.
Or, depuis le début de la guerre en octobre 2023, le gouvernement israélien a qualifié l’AP d’entité “complice du terrorisme”, niant ainsi trois décennies de coopération sécuritaire. Ce rejet ouvre la voie à des alliances plus instables, et potentiellement explosives.
Le précédent des milices incontrôlables
Ce n’est pas la première fois que des puissances régionales misent sur des groupes armés non étatiques pour atteindre des objectifs politiques à court terme. En Irak, en Syrie, au Liban, ces expériences se sont presque toujours retournées contre leurs instigateurs. Les milices, une fois financées et armées, développent leurs propres intérêts, souvent mafieux ou extrémistes. Elles échappent au contrôle, se retournent contre les populations civiles, ou deviennent elles-mêmes de nouveaux foyers de conflit.
Dans le cas d’Abou Chabab, les risques sont identifiés dès maintenant. Son gang ne fait pas mystère de ses motivations : le profit, la revanche contre le Hamas, et un pouvoir local consolidé par la force. Ce n’est pas un acteur de paix, ni même un partenaire de transition.
Pour Israël, affaiblir le Hamas est une priorité stratégique. Mais en refusant de reconnaître un interlocuteur palestinien légitime, y compris au sein de l’Autorité palestinienne, Tel-Aviv s’enferme dans une logique de gestion militaire du territoire. Dans cette vision, Gaza ne doit pas être gouvernée par un État, mais par des entités locales fragmentées, dépendantes, contrôlables. Une mosaïque d’acteurs divisés, faciles à neutraliser.
Mais cette stratégie du vide crée un précédent dangereux. Remplacer un pouvoir politique, même critiquable, par des gangs armés, c’est ouvrir la porte à un chaos généralisé.
Gaza entre chaos et cynisme
Aujourd’hui, Gaza est au bord de l’effondrement. La population est affamée, déplacée, privée de soins. 94 % des hôpitaux ont été détruits, les ONG ne peuvent plus intervenir, et les écoles deviennent des cibles militaires. Dans ce contexte, la création ou le financement de nouvelles forces armées informelles ne peut qu’aggraver la situation.
L’ONU et plusieurs ONG humanitaires alertent : cette stratégie militarisée de fragmentation du pouvoir transforme l’aide en arme politique, et Gaza en terrain d’expérimentation sécuritaire. En misant sur des gangs pour affaiblir le Hamas, Israël joue avec le feu. Le calcul peut sembler tactique, mais ses conséquences sont structurelles. Les milices ne garantissent pas la stabilité : elles sapent toute possibilité de paix durable.
Ce n’est pas en armant les marges que l’on construit un futur. Et ce n’est pas en remplaçant une autorité problématique par le crime organisé que l’on restaure l’ordre. Gaza n’a pas besoin de mercenaires déguisés en “clans”. Elle a besoin de justice, de reconstruction, et de représentants légitimes.
Avec Ha’Aretz