Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la nouvelle injonction de Washington à ses alliés européens : les États-Unis demandent aujourd’hui à l’Europe de puiser dans ses réserves de carburant pour contenir une flambée des prix qu’ils ont, en partie, contribué à provoquer.
Washington face aux conséquences de sa propre politique
L’administration Trump presse en effet la France et l’Allemagne de libérer leurs stocks stratégiques de gazole. Selon Reuters, Washington réclame jusqu’à 120 millions de barils sur six mois, soit une ponction considérable dans les réserves européennes, tout en menaçant de restreindre les exportations américaines de diesel si les Européens ne coopèrent pas.
La question mérite donc d’être posée sans détour : pourquoi l’Europe devrait-elle payer, avec ses réserves stratégiques, le prix des choix géopolitiques auxquels Washington a largement contribué ?
L’explosion des prix de l’énergie n’est pas tombée du ciel. La guerre engagée contre l’Iran a placé le détroit d’Ormuz au centre d’une crise énergétique mondiale. La fermeture de cette voie maritime stratégique a immédiatement fait peser une menace sur les flux de pétrole et de gaz et alimenté la nervosité des marchés. Or, lorsqu’une puissance déclenche ou intensifie une confrontation autour d’une région qui concentre une partie essentielle des ressources énergétiques mondiales, elle ne peut ensuite se présenter comme une simple victime des conséquences économiques. Trump doit donc aussi regarder dans son propre rétroviseur.
Il est pour le moins difficile de demander aux Européens de vider leurs réserves de carburant pour calmer les marchés tout en refusant de reconnaître que la stratégie américaine au Moyen-Orient a contribué à créer l’environnement géopolitique dans lequel cette crise énergétique s’est développée. Le problème n’est pas seulement le prix du baril. Le problème est la multiplication des points de rupture. Et c’est précisément ce qui rend la situation explosive.
Bab el-Mandeb, une poudrière
Pendant que le détroit d’Ormuz est paralysé, un autre verrou stratégique est devenu un foyer majeur de tension : Bab el-Mandeb. Les Houthis, soutenus par l’Iran, ont considérablement renforcé leur emprise sur la façade maritime yéménite. Ils ont notamment pris le contrôle de Mokha et de positions stratégiques proches du détroit, dont l’île de Mayoun, ce qui leur donne un levier supplémentaire sur l’une des principales routes commerciales reliant la mer Rouge au golfe d’Aden. Ce n’est pas un détail géographique. C’est un coup porté à l’une des artères vitales de l’économie mondiale. La mer Rouge et le corridor de Bab el-Mandeb représentent traditionnellement environ 12 à 15 % du commerce maritime mondial et près de 30 % du trafic mondial de conteneurs.
Autrement dit, lorsque cette route est menacée, ce ne sont pas seulement les pétroliers qui sont concernés. Ce sont les navires porte-conteneurs, les chaînes d’approvisionnement, les importations européennes, les exportations asiatiques, les denrées alimentaires, les matières premières et, au bout de la chaîne, les consommateurs. Le pétrole n’est donc que la première facture. C’est toute la force du rapport de pression actuel.
Il suffit que les armateurs considèrent une route comme suffisamment dangereuse pour décider de l’éviter. Les navires peuvent alors contourner l’Afrique, allongeant considérablement les trajets, les délais et les coûts. L’assurance augmente. Le fret augmente. La consommation de carburant augmente. Les délais augmentent. Et finalement, l’inflation revient par la mer.
L’emprise accrue des Houthis sur la côte yéménite et leurs capacités de pression autour de Bab el-Mandeb font donc craindre de nouvelles perturbations majeures du commerce maritime et des marchés des hydrocarbures. La proximité avec l’Arabie saoudite ajoute encore une dimension stratégique à la crise. Le Moyen-Orient n’est plus seulement une région productrice d’énergie. Il devient simultanément un immense risque logistique pour ceux qui dépendent de cette énergie.
Washington qui demande à l’Europe d’ouvrir ses réserves.C’est ici que le paradoxe atteint son sommet.Après avoir contribué à créer un environnement géopolitique qui fragilise les approvisionnements, Washington demande à ses alliés de puiser dans leur assurance-vie énergétique.
Les réserves stratégiques européennes ont précisément été constituées pour faire face aux ruptures d’approvisionnement et aux crises majeures. Les utiliser peut certes contribuer à détendre temporairement le marché. Mais une réserve qui diminue est une réserve qui protège moins contre la prochaine crise. Et personne ne peut garantir que la prochaine crise n’est pas déjà en train de se préparer. On demande donc à l’Europe de brûler aujourd’hui une partie du carburant qu’elle avait précisément conservé pour demain.
La part de responsabilité de L’Europe
Mais il serait trop facile pour les Européens de se présenter comme les victimes innocentes de cette situation. Depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine, l’Union européenne et ses États membres ont fourni un soutien financier et militaire considérable à Kiev et adopté une succession de sanctions contre Moscou. L’UE affirme avoir mobilisé 224,5 milliards d’euros pour l’Ukraine, dont 77,9 milliards au titre de l’aide militaire. Bruxelles a par ailleurs poursuivi sa politique de sanctions énergétiques contre la Russie, avec un 21e paquet adopté en juillet 2026.
Cette stratégie répond à une logique politique et sécuritaire revendiquée par les gouvernements européens : soutenir l’Ukraine et exercer une pression économique sur la Russie. Mais elle a aussi un coût. La rupture progressive avec les approvisionnements énergétiques russes a obligé l’Europe à réorganiser profondément ses sources d’approvisionnement, dans un marché désormais beaucoup plus exposé aux chocs géopolitiques.
Les Européens ont donc eux aussi contribué à construire le système énergétique vulnérable dans lequel ils se retrouvent aujourd’hui piégés. Cela ne signifie pas que le soutien européen à l’Ukraine serait l’unique cause de la flambée actuelle. Les prix dépendent également des perturbations au Moyen-Orient, de la production mondiale, des capacités de raffinage, de la demande, des stocks et du transport maritime. Mais nier l’effet de cette politique serait tout aussi simpliste que d’attribuer toute la crise à un seul acteur.
L’arroseur arrosé
Voilà peut-être le véritable paradoxe de cette crise. Washington demande à l’Europe de réparer les conséquences énergétiques d’une politique à laquelle Washington a contribué. Et l’Europe, après avoir participé à la confrontation économique avec la Russie, découvre à son tour que les sanctions et la fragmentation des marchés énergétiques ont un prix.
Pendant ce temps, les consommateurs paient. Les transporteurs paient. Les agriculteurs paient. Les industriels paient. Les ménages paient. Et les États doivent maintenant expliquer pourquoi leurs réserves stratégiques doivent servir à amortir les conséquences de crises géopolitiques qu’ils n’ont pas su empêcher.
Une fuite en avant qui finit par coûter cher. Le problème fondamental est peut-être là : les grandes puissances occidentales ont longtemps considéré les sanctions, les guerres commerciales, les interventions militaires et la pression géopolitique comme des instruments dont les conséquences pouvaient être maîtrisées.
La crise actuelle rappelle brutalement que l’énergie ne se manipule pas impunément. Fermer Ormuz ne supprime pas le pétrole. Menacer Bab el-Mandeb ne supprime pas le commerce. Sanctionner un grand producteur ne supprime pas la demande. Et demander à l’Europe de vider ses réserves ne fait pas disparaître les causes de la crise. Cela ne fait que repousser la facture.
C’est le paradoxe de l’arroseur arrosé : ceux qui prétendaient utiliser la géopolitique comme un instrument de pression découvrent désormais que cette même géopolitique revient frapper leurs propres économies.
Et lorsque Washington demande à l’Europe d’ouvrir ses réserves de gazole, la question n’est donc plus seulement : « Combien de carburant faut-il libérer ? »
La vraie question est beaucoup plus dérangeante : combien de temps encore les puissances occidentales pourront-elles demander à leurs populations de payer les conséquences économiques de leurs propres choix géopolitiques ?
J.F.PAGNI