Ce qui devait rester une opération discrète s’est transformé en incident diplomatique. La révélation par Volodymyr Zelensky du transfert de deux soldats nord-coréens capturés en Ukraine vers la Corée du Sud a provoqué la colère de Séoul. Lors d’une intervention devant l’Assemblée générale des Nations unies, le président ukrainien a annoncé publiquement que les deux prisonniers avaient été transférés en Corée du Sud après avoir été capturés en janvier 2025 dans la région russe de Koursk, où ils combattaient aux côtés des forces russes.
Pour Séoul, cette révélation n’était pas anodine. Le président sud-coréen Lee Jae-myung affirme qu’un accord prévoyait que le transfert reste confidentiel, notamment en raison des risques diplomatiques, sécuritaires et humains qu’une publicité autour de l’affaire pouvait entraîner. Une version que Kiev conteste. L’Ukraine affirme en effet qu’il n’existait pas d’accord de confidentialité formel et présente la polémique comme un « malentendu diplomatique ». Mais à Séoul, l’affaire est prise beaucoup plus au sérieux.
« D’autres mesures » si Kyiv ne s’excuse pas
Le président Lee Jae-myung a durci le ton. Vendredi 2 octobre, il a averti que la Corée du Sud prendrait « d’autres mesures » si l’Ukraine persistait à nier l’existence de l’accord et refusait de présenter des excuses officielles. Le président sud-coréen estime que Kyiv a non seulement rendu publique une information qui devait rester confidentielle, mais a ensuite contesté l’existence même de l’engagement de confidentialité.
Lee a également dénoncé les déclarations ukrainiennes évoquant la possibilité d’un conflit imminent entre les deux Corées, estimant qu’elles pouvaient contribuer à aggraver les tensions dans la péninsule. Le ton employé par Séoul est donc particulièrement inhabituel pour une relation entre deux pays qui partagent pourtant plusieurs intérêts stratégiques. Le dossier des deux prisonniers est désormais devenu un problème de confiance entre Séoul et Kiev.
Deux prisonniers au cœur d’un imbroglio international
Les deux soldats nord-coréens avaient été capturés par les forces ukrainiennes en janvier 2025 après leur déploiement dans la région russe de Koursk aux côtés des forces russes. Selon les informations disponibles, ils avaient exprimé le souhait de se rendre en Corée du Sud. Des discussions avaient ensuite été engagées entre Séoul et Kyiv pour organiser leur transfert.
L’affaire est particulièrement sensible parce que la Corée du Sud considère les Nord-Coréens comme ses ressortissants en vertu de sa Constitution et que leur arrivée sur son territoire soulève des enjeux de sécurité, de renseignement et de protection. Elle concerne également directement les familles des deux soldats restées en Corée du Nord. Séoul avait donc choisi la discrétion. Kiev a choisi la publicité. Et c’est précisément ce choix qui a déclenché la crise. La question dépasse désormais le sort de deux anciens prisonniers.
La Corée du Sud est l’un des partenaires importants de l’Ukraine en Asie. Depuis le début de la guerre, Séoul a apporté à Kiev une aide financière et humanitaire ainsi qu’une assistance non létale, tout en participant aux sanctions contre Moscou. Reuters estime que cette aide non létale s’élève à environ 100 millions de dollars.
Dans le même temps, l’Ukraine constitue pour Séoul une source importante d’informations sur les capacités militaires nord-coréennes, notamment depuis l’engagement de soldats nord-coréens aux côtés de la Russie. Les deux pays ont donc des intérêts réciproques. C’est précisément pour cette raison que cette crise diplomatique est embarrassante.
Une détérioration durable de la relation pourrait compliquer la coopération entre les deux gouvernements, notamment sur les questions de renseignement, de sécurité et d’aide à l’Ukraine. Des analystes cités par Reuters estiment également que Séoul pourrait reconsidérer certains aspects de son soutien à Kyiv si la dispute devait s’envenimer.
Kiev risque de perdre sur les deux tableaux
Pour l’Ukraine, l’affaire intervient à un moment où elle cherche à consolider le soutien de ses partenaires internationaux. La Corée du Sud occupe une place particulière : puissance économique et industrielle majeure, acteur militaire important en Asie.
Or, en exposant publiquement une opération que Séoul souhaitait maintenir discrète, Kiev a pris le risque de transformer un dossier humanitaire et sécuritaire extrêmement sensible en contentieux diplomatique. La question n’est donc plus seulement : qu’est-il arrivé aux deux prisonniers nord-coréens ?
Elle est devenue : peut-on encore faire confiance à Zelensky lorsqu’un dossier exige la plus grande discrétion ?
Une affaire qui embarrasse aussi Pyongyang
Pour la Corée du Nord, l’épisode est également particulièrement sensible. Les deux hommes capturés par les Ukrainiens faisaient partie du contingent nord-coréen envoyé en Russie pour soutenir les forces russes. Leur capture avait déjà constitué un événement exceptionnel, puisqu’elle démontrait concrètement la présence de militaires nord-coréens sur le théâtre de guerre européen. Leur transfert en Corée du Sud ajoute une dimension supplémentaire à cette affaire.
Pyongyang se retrouve confronté à un problème particulièrement délicat : deux de ses soldats sont désormais en Corée du Sud et pourraient fournir des informations sur les conditions de déploiement des militaires nord-coréens en Russie. Mais la publicité donnée à leur transfert risque également d’embarrasser davantage le régime nord-coréen, qui contrôle strictement l’information concernant ses citoyens et ses militaires.
Pour Pyongyang, ces deux hommes ne sont donc pas de simples prisonniers : ils constituent potentiellement une source d’informations militaires et un symbole politique. Le dossier des prisonniers révèle surtout la profondeur du rapprochement Pyongyang-Moscou. L’affaire intervient dans un contexte beaucoup plus large.
La présence de soldats nord-coréens aux côtés des forces russes illustre le rapprochement stratégique entre Moscou et Pyongyang. Cette coopération inquiète naturellement Séoul, qui observe avec attention l’évolution des capacités militaires nord-coréennes et la possibilité que l’expérience acquise sur le champ de bataille ukrainien puisse être réutilisée par Pyongyang.
Pour l’Ukraine, mettre en avant la présence de militaires nord-coréens permet également de rappeler que la guerre ne se limite plus à un affrontement strictement russo-ukrainien. Mais en voulant internationaliser davantage cette dimension du conflit, Kiev s’expose aussi à un risque diplomatique : transformer un partenaire en partie prenante d’une controverse qu’il aurait préféré gérer dans la discrétion. Le message de Lee Jae-myung est désormais clair : une excuse officielle est attendue. À défaut, Séoul menace de prendre des « mesures supplémentaires ».
La nature exacte de ces mesures n’a pas été précisée. Il serait donc prématuré d’affirmer qu’elles prendront la forme d’une réduction de l’aide, d’un refroidissement diplomatique ou d’une modification de la coopération sécuritaire.
Mais le simple fait que le président sud-coréen évoque publiquement de possibles mesures de rétorsion montre que l’affaire a dépassé le stade d’un simple malentendu protocolaire.
Dans une guerre où chaque soutien extérieur compte, l’Ukraine a besoin de préserver au maximum ses relations avec ses partenaires. La Corée du Sud, de son côté, doit gérer simultanément la menace nord-coréenne, son alliance avec les États-Unis, ses relations avec la Chine, la Russie et le Japon, ainsi que les tensions croissantes autour de la péninsule. Dans cet environnement extrêmement sensible, la discrétion n’est pas un détail diplomatique : elle peut être une condition de sécurité. C’est précisément ce que reproche Séoul à Kyiv.
Pour Lee Jae-myung, l’affaire touche à la sécurité nationale, à la diplomatie et potentiellement à la sécurité des familles des deux soldats restées en Corée du Nord. L’Ukraine affirme de son côté qu’elle n’a pas violé d’accord de confidentialité. Cette divergence devra maintenant être tranchée par le dialogue diplomatique.
L’affaire pourrait sembler limitée à première vue : deux soldats nord-coréens capturés en Russie, transférés en Corée du Sud et publiquement évoqués par le président ukrainien. En réalité, elle met en jeu trois dossiers majeurs : la guerre en Ukraine, le rapprochement militaire entre Moscou et Pyongyang et la sécurité de la péninsule coréenne. Elle révèle surtout une fragilité inattendue dans les relations entre Kiev et Séoul.
Pour l’Ukraine, l’enjeu est désormais de réparer une relation avec un partenaire dont elle a besoin. Pour la Corée du Sud, il s’agit de faire respecter ce qu’elle considère comme un engagement de confidentialité et de protéger les intérêts de sécurité liés aux deux soldats.
Pour la Corée du Nord, enfin, le transfert de ces deux hommes constitue un nouvel épisode embarrassant dans une coopération militaire avec Moscou que Pyongyang assume de plus en plus ouvertement. Ce qui devait rester une opération discrète est donc devenu une crise diplomatique à trois dimensions.
Et derrière le sort de deux prisonniers se joue désormais quelque chose de beaucoup plus important : la confiance entre deux partenaires, l’équilibre de la péninsule coréenne et les conséquences internationales de l’élargissement progressif de la guerre en Ukraine.
J.F.PAGNI