La localité de Bodo, située dans la sous-préfecture de N’douci, traverse depuis le samedi 9 mai 2026 une grave crise marquée par des affrontements, des interpellations et une forte présence des forces de l’ordre. Au cœur de cette tension : un projet d’implantation d’usines porté par un groupe chinois en collaboration avec le Conseil régional de l’Agnéby-Tiassa. A défaut d’avoir la version des autorités, plusieurs témoignages recueillis auprès d’habitants de la localité dans la journée du dimanche 10 mai 2026, les populations ne s’opposent pas au projet industriel envisagé. Toutefois, les propriétaires terriens dénoncent les conditions d’acquisition des parcelles destinées à accueillir les futures infrastructures.
« Nous ne sommes pas contre le projet. Nous voulons aussi le développement de notre village. Mais nous refusons que nos terres soient cédées sans notre accord à des conditions que nous jugeons inacceptables », a confié une source locale. Selon cette dernière, certains propriétaires contestent notamment le prix proposé pour les terrains, estimé à 1000 francs CFA le mètre carré.
D’après plusieurs habitants, une première rencontre aurait eu lieu le vendredi 1er mai 2026 entre le président du Conseil régional de l’Agnéby-Tiassa, le ministre de la Santé, Pierre N’gou Dimba, et une délégation de trois représentants du village. Au cours des échanges, les émissaires auraient insisté sur la nécessité d’un partenariat plus équilibré avec les populations locales. « Les représentants ont clairement expliqué que les propriétaires terriens préféraient un accord de partenariat ou un contrat garantissant leurs intérêts plutôt qu’une simple cession des terres », rapporte une autre source proche du dossier.
Mais les discussions auraient rapidement dégénéré. Une nouvelle réunion convoquée le samedi 9 mai à 16 heures a viré à la confrontation. Selon des témoins, le ministre se serait rendu chez le chef du village afin de rencontrer à nouveau la délégation. Au cours des échanges, un membre de cette délégation aurait reproché au ministre des propos jugés injurieux. Ce dernier aurait alors ordonné son arrestation. L’interpellation d’Allico Hyppolite, présenté comme un entrepreneur et fils du village, aurait provoqué la colère des habitants. Informée de son arrestation, une foule se serait aussitôt rassemblée autour de la résidence du chef du village pour réclamer sa libération immédiate.
Les négociations engagées entre les représentants des populations et les autorités locales se seraient poursuivies durant plusieurs heures, entre 15 heures et 18 heures, avant l’arrivée de renforts des forces de sécurité. Selon les témoignages recueillis, quatre cargos de gendarmes auraient d’abord été déployés dans la localité. Les populations auraient alors repoussé les forces de l’ordre jusqu’à l’entrée du village, sans violences majeures, tout en scandant « Libérez Hyppolite ». Mais face à l’absence de réponse favorable, des actes de vandalisme auraient été enregistrés, notamment contre le véhicule du chef du village.
La situation se serait davantage détériorée aux environs de 18 h 30 avec l’arrivée d’importants renforts sécuritaires. Des témoins évoquent plus d’une quinzaine de cargos de gendarmes déployés dans le village. Leur arrivée aurait coïncidé avec une coupure d’électricité, plongeant la localité dans une nuit de confusion et de peur.
Plusieurs habitants affirment que des gaz lacrymogènes ont été utilisés pour disperser les rassemblements. Au cours de cette opération, les véhicules du préfet de région et du sous-préfet de Tiassalé ont été caillassés. La résidence du chef du village ainsi que son véhicule ont été incendiés. Un autre véhicule appartenant à un ressortissant du village, de même qu’un débit de boisson, ont également été réduits en cendres. Sur le plan humain, deux gendarmes auraient été blessés, selon des sources sécuritaires. Plus d’une cinquantaine de personnes ont été interpellées, puis placées en garde à vue à la brigade territoriale de gendarmerie de Tiassalé.
À la mi-journée de ce dimanche, le village offrait l’image d’une localité désertée. Les habitants, soit retranchés à leur domicile, soit réfugiés dans les localités environnantes ou en brousse, vivaient dans un climat marqué par la peur et l’incertitude.
Face à cette situation, qualifiée d’opération de « pacification » en cours, le maire de N’Douci, en visite sur les lieux où aucune présence humaine n’était perceptible, a plaidé pour l’ouverture d’un couloir humanitaire destiné à permettre aux personnes âgées ainsi qu’aux populations vulnérables de quitter leurs habitations ou leurs lieux de refuge afin de subvenir à leurs besoins essentiels. En réponse à cette requête, le chef des opérations, le lieutenant-colonel Ouattara Sié, a indiqué qu’il en référerait à sa hiérarchie afin de déterminer les dispositions appropriées. Il a précisé avoir reçu pour instruction de mener une opération de pacification du village sur une période allant de 72 heures à une semaine, au regard de la gravité des actes perpétrés.
Selon lui, il est inconcevable que des citoyens s’en prennent à un ministre de la République ainsi qu’aux représentants de l’administration préfectorale. De retour de Bôdô, ce sont les images d’un village fantôme, les cendres encore fumantes et les douilles de grenades lacrymogènes qui restent gravées dans les mémoires.
Axel KONE, avec AIP