À la Southern African Foundation for the Conservation of Coastal Birds (Sanccob), dans la banlieue du Cap, l’urgence est devenue quotidienne. « Il ne pesait que 1,2 kilo à son arrivée, au lieu des trois kilos attendus pour un adulte », raconte David Roberts, vétérinaire au centre depuis huit ans. Le manchot, sauvé de justesse, sera bientôt relâché. Mais ces sauvetages, de plus en plus fréquents, ne masquent plus la réalité : l’espèce meurt de faim.
L’an dernier, 590 manchots affaiblis ou mourants ont été pris en charge par la fondation. Un chiffre révélateur d’une crise systémique. Selon une étude récente menée par l’université d’Exeter et le département sud-africain des Forêts, des Pêches et de l’Environnement, les colonies de manchots vivant sur les côtes sud-africaines ont été décimées en moins d’une décennie par une famine de masse. Deux des plus importantes colonies, situées près du Cap, se sont effondrées entre 2004 et 2011, entraînant la mort d’environ 62 000 oiseaux.
Au cœur du problème se trouve l’effondrement des stocks de sardines, principale source de nourriture du manchot du Cap. Pendant huit années consécutives, leur abondance est restée en dessous de 25 % de son niveau maximal. « Cette pénurie alimentaire prolongée a provoqué une chute brutale des populations reproductrices », explique Richard Sherley, biologiste et co-auteur de l’étude.
Si les scientifiques évoquent le rôle du réchauffement des eaux et des changements de salinité, la responsabilité humaine est centrale. La pêche industrielle, dominée par de grandes compagnies, dont plusieurs européennes, prélève massivement sardines et anchois dans les eaux sud-africaines, au détriment de l’équilibre écologique local. Ces flottes, technologiquement avancées, exploitent les ressources à un rythme que les écosystèmes marins ne peuvent plus absorber.
Classé en danger critique d’extinction
Les conséquences dépassent largement le sort du manchot. En raréfiant les poissons fourrages, cette surpêche affaiblit toute la chaîne alimentaire marine et fragilise les communautés côtières sud-africaines, dont de nombreux pêcheurs artisanaux voient leurs prises s’effondrer. La disparition progressive du manchot du Cap est ainsi le symptôme visible d’une exploitation inégale des ressources marines africaines, souvent dictée par des intérêts économiques étrangers.
Classé en danger critique d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) depuis 2024, le manchot du Cap ne compte plus que moins de 10 000 couples reproducteurs dans le monde. En trente ans, la population globale de l’espèce a chuté de près de 80 %. Au rythme actuel, les scientifiques estiment qu’elle pourrait disparaître à l’état sauvage d’ici 2035.
Face à l’urgence, les autorités sud-africaines ont instauré une interdiction de la pêche commerciale autour de six colonies de reproduction pour une durée de dix ans, notamment autour de Robben Island et de Dassen Island. D’autres mesures sont à l’étude : installation de nids artificiels, création de nouvelles colonies, renforcement du suivi scientifique.
Mais ces efforts locaux risquent de rester insuffisants sans une remise en question plus large des pratiques de pêche industrielle, en particulier celles des compagnies étrangères opérant dans les eaux africaines. Le manchot du Cap, attraction touristique majeure et indicateur clé de la santé des océans, paie aujourd’hui le prix d’un modèle extractif qui privilégie le rendement à court terme sur la préservation du vivant.
Sa disparition annoncée serait bien plus qu’une perte symbolique. Elle marquerait l’échec collectif à protéger les écosystèmes marins africains face à une exploitation intensive, largement alimentée par la demande des marchés européens.
J.F.PAGNI