En Côte d’Ivoire, la vente de billets d’avion a servi de couverture à une vaste fraude financière. Cinq agences de voyages, filiales de multinationales à capitaux indiens, sont en passe d’être lourdement condamnées par le Pôle pénal économique et financier (PPEF). Ce 17 juin 2026, le parquet a requis cinq ans de prison ferme contre leurs dirigeants et réclame un total de 65 milliards Fcfa d’amendes pour les entreprises impliquées.
Les structures concernées se nomment Waheguru Travels, Anil Travel tour Satiguru services SARL, Metroways voyages et tourisme, OMED Travels tour et Blueberry Travel. Installées à Abidjan, elles utilisaient leur activité apparente pour dissimuler leurs bénéfices réels.
Le mécanisme de la fraude était bien huilé. Les entreprises ne déclaraient au fisc que les commissions de vente, masquant ainsi leurs profits réels. Les enquêtes ont mis au jour une dissimulation massive de 21 milliards Fcfa. Pour se justifier, les responsables affirment qu’une partie des fonds non déclarés était transférée à l’Association internationale du transport aérien (IATA). Cet argument a été balayé par le procureur, qui dénonce une volonté évidente de cacher l’argent.
Au cours des années 2021 et 2022, ces structures ont déporté des capitaux vers l’extérieur sans l’autorisation des institutions monétaires de l’UEMOA. L’avocat de l’État évoque la mise en place d’un véritable système d’alimentation de comptes à l’étranger, appuyé par une double comptabilité. Le fisc ivoirien a déjà notifié un redressement fiscal global de 5 815 681 407 Fcfa à ces agences. L’État demande en plus 10 milliards Fcfa de dommages et intérêts pour réparer le préjudice causé à l’économie nationale.
Cette affaire s’inscrit dans un durcissement global de la justice ivoirienne, sous la direction du procureur financier Jean Claude Aboya. Classée sur la « liste grise » du Groupe d’action financière (GAFI), la Côte d’Ivoire multiplie les réformes et les procès exemplaires pour assainir son climat des affaires.
Le parquet applique désormais le principe du « blanchiment autonome », qui permet de poursuivre des flux suspects sans attendre une condamnation pour l’infraction de départ. Les contrevenants risquent gros, avec des peines de prison allant de 3 à 7 ans et des sanctions financières pouvant atteindre le triple des sommes blanchies.
Le bilan du PPEF en chiffres
Le Pôle pénal économique et financier est devenu le bras armé de cette lutte contre la criminalité financière complexe. En cinq ans d’activité, la juridiction a traité 1 964 procédures judiciaires. Les investigations ont permis de bloquer plus de 15 milliards Fcfa sur des comptes bancaires et de procéder à la saisie de 97 immeubles construits ou acquis avec de l’argent sale. Plus de 22,2 milliards Fcfa d’amendes ont déjà été infligés pour le seul délit de blanchiment de capitaux.
Aujourd’hui, l’activité du parquet s’accélère avec au moins un signalement ou déclaration de soupçon reçu par jour. Le blanchiment de capitaux représente la majorité des affaires jugées par la juridiction, comptant pour 53 % des condamnations financières, loin devant la corruption qui s’établit à 11 %.
Si l’immobilier, la grande distribution et les voitures de luxe restent les secteurs les plus touchés par le blanchiment en Côte d’Ivoire, ce dossier prouve que le secteur du tourisme et des transports est désormais sous haute surveillance. Le verdict final de cette affaire de billets d’avion servira de signal fort pour les multinationales opérant dans le pays.
E.KOUAKOU