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Génocide en Namibie : L’Allemagne face à son brutal passé colonial

Une série de massacres considérée comme le premier génocide du XXe siècle.

Dans son « contrat de coalition » scellé en décembre 2016, la majorité de gauche tout juste élue à la tête du Land de Berlin s’était engagée à en faire un des grands axes de sa politique mémorielle : « regarder en face les crimes coloniaux allemands ainsi que le génocide des Hereros et des Nama », commis entre 1904 et 1908 dans la colonie allemande du Sud-Ouest africain (l’actuelle Namibie).

Le mercredi 29 août 2028, le gouvernement allemand restituait au Französischer Dom de Berlin, des restes humains à la Namibie, rappels des massacres perpétrés par le IIe Reich entre 1904 et 1908. Une nouvelle étape dans la difficile reconnaissance d’une histoire coloniale douloureuse.

Massacres perpétrés du IIe Reich

Ce temple protestant édifié au début du XVIIe siècle au cœur de la capitale de ce qui s’appelait alors la Prusse a accueilli des représentants des gouvernements allemand et namibien pour un rendez-vous singulier au centre duquel figureraient dix-neuf crânes, quelques squelettes, une omoplate et une mâchoire. But de l’opération : la restitution de ces restes humains, témoins des massacres perpétrés par les troupes du IIe Reich contre 65 000 Hereros et 10 000 Namas dans le Sud-Ouest africain allemand – l’actuelle Namibie – entre 1904 et 1908. Une série de massacres considérée comme le premier génocide du XXe siècle.

Ces reliques avaient été rapportées outre-Rhin à des fins de « recherche scientifique » et, pour la plupart d’entre elles, reposaient dans les collections anthropologiques de l’hôpital de la Charité, à Berlin.

Leur restitution apaisera-t-elle un jour les mémoires autour d’un chapitre de l’histoire coloniale largement tombé dans l’oubli en Allemagne mais encore douloureux en Namibie ? Rien n’est moins sûr car, du côté des défenseurs de la mémoire de ces massacres, la cérémonie ne fait pas l’unanimité.

Pour certains d’entre eux, en effet, l’événement organisé pour la restitution des restes de ces massacres n’est pas à la hauteur de la gravité des crimes qui ont été commis. L’association « Völkermord verjährt nicht ! » (« Pas de prescription pour le génocide ! »), s’est fait le porte-voix de cette majorité silencieuse, ignoré des dizaines de décennies. Dans une tribune publiée sur le site du quotidien de gauche Tageszeitung, ses représentants expliquent qu’ils « se félicitent de cette restitution si À Berlin, un monument commémore toujours les soldats allemands morts en « héros » durant la campagne de Namibie, qui s’est soldée par le génocide des Herero et des Nama, il y a plus de 120 ans. Cette pierre tombale montre à quel point le récit de l’Allemagne sur son passé colonial est dominant et réfractaire au changement.

Dans le cimetière de garnison de Columbiadamm, dans le quartier de Neukölln à Berlin, une pierre d’un mètre de haut commémore sept soldats allemands portés volontaires pour la « campagne en Afrique du Sud-Ouest » entre janvier 1904 et mars 1907 et qui y sont « morts en héros ». En d’autres termes, ce monument ne commémore pas les victimes, mais les auteurs du génocide.

« Ordre d’extermination »

La pierre, communément appelée « pierre Herero », date de 1907 et fait référence à une période courte mais importante de la colonisation allemande de ce qui est aujourd’hui la Namibie (1884-1915). La politique coloniale allemande était caractérisée par le vol de terres et de bétail, le racisme, les mauvais traitements et l’exploitation. La résistance des indigènes Herero et Nama a été impitoyablement écrasée. En 1904, une attaque surprise des Herero a été suivie d’un « ordre d’extermination », en date du 2 octobre, du lieutenant général allemand Lothar von Trotha. Les soldats allemands ont chassé les Herero dans un désert où beaucoup sont morts de soif, de faim et d’épuisement. À partir de 1905, les Herero et leurs alliés Nama ont été emprisonnés dans des camps de concentration où ils ont travaillé comme esclaves sur les chemins de fer ou ont été victimes d’expériences médicales. Ce génocide a tué 50 000 à 65 000 des 80 000 à 100 000 Herero et 10 000 des 20 000 Nama.

Quiconque se promène dans le cimetière verra, par exemple, que la pierre a été barbouillée du texte suivant : « Pas de commémoration raciste pour le passé colonial allemand » ; « pas de commémoration raciste pour les nazis et les génocides ». La pierre tachée montre clairement les points de vue sur le passé colonial allemand. D’une part, le graffiti exprime une critique, à savoir qu’il s’agit d’une myopie raciste que de commémorer les auteurs d’un génocide colonial. D’autre part, il existe toujours une approche coloniale de l’histoire, qui s’exprime en l’occurrence principalement par le silence et l’indifférence. En 2023, il n’y a pas même un panneau sur le monument qui explique la domination coloniale allemande ou

qui mentionne le fait que la « campagne dans le sud-ouest de l’Afrique » est un euphémisme colonial pour génocide. En outre, la pierre ne met l’accent que sur les souffrances de l’Allemagne et il n’y a pas d’autre monument dans la ville qui commémore le génocide.

Ces omissions donnent l’impression qu’il s’agit d’un mémorial innocent qui commémore sept vies. La perte de la colonie en 1915, pendant la Première Guerre mondiale, n’a donc pas manifestement signifié la perte d’un préjugé colonial.

Le graffiti sur la pierre est comme un cri de la société en faveur de la modernisation postcoloniale. Une telle critique n’est peut-être pas surprenante aujourd’hui, mais comme c’est souvent le cas avec la critique postcoloniale, elle a une longue histoire. Dans le cas présent, il existe une longue série de réactions en chaîne.

Caractère offensant du monument

Depuis 1973, date à laquelle la pierre a été déplacée d’une caserne au cimetière, des voix se sont élevées pour dénoncer le caractère offensant du monument. Mais ce n’est qu’en 2004 que les responsables politiques locaux se sont sentis obligés de réagir à ces critiques. Une raison importante de leur intérêt soudain était une plaque commémorative temporaire, posée par des groupes de sensibilité diverses, en l’honneur du 100e anniversaire du génocide. Cette plaque provisoire indiquait « En mémoire des victimes du génocide allemand en Namibie 1904-1908 ». Bien que la plaque ait « disparu » au bout de quelques jours, l’administration locale de Neukölln a dû faire face à la question : la même année, l’assemblée du district a adopté une motion présentée par le parti social-démocrate visant à ériger une plaque commémorative permanente pour les victimes du génocide.

Ce n’est qu’après cinq ans de délibérations qu’une plaque permanente a été placée sur le monument. Et sur une plaque noire placée au pied de la pierre en 2009, on peut lire en lettres gravées en blanc : « En mémoire des victimes de la domination coloniale allemande en Namibie de 1884 à 1915 et en particulier de la guerre coloniale de 1904 à 1907 ». Le terme de génocide, la mention des Hereros et des Nama et celle du nombre de victimes sont absents. Ainsi, le texte dissimule plus qu’il ne révèle.

En 2009, le gouvernement fédéral n’avait pas encore reconnu le génocide. Ce qui s’est passé il y a un siècle n’était pas censé être un génocide mais une « guerre coloniale » – afin d’échapper aux réparations. Le monument racontait une histoire officielle unilatérale, coloniale et dépassée. Et, de temps en temps, des mises à jour postcoloniales non officielles sont visibles sous forme de peinture rouge et de slogans postcoloniaux.

Passé colonial ignoré

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment le monument dégradé s’inscrit dans l’approche allemande contemporaine du passé. Les historiens reconnaissent que, pendant longtemps, le passé colonial de l’Allemagne n’a guère retenu l’attention. « Beaucoup de gens n’ont qu’une vague idée du fait que l’Allemagne a été une puissance coloniale », déclare l’historien Jürgen Zimmerer. Ce n’est qu’avec ses publications (par exemple Von Windhuk nach Auschwitz ?, 2011) ou celles de Sebastian Conrad (Globalisierung und Nation im Deutschen Kaiserreich, 2006) que le passé colonial a reçu plus d’attention.

Selon des historiens tels que Dirk Moses, nous devrions considérer cette longue période de silence relatif autour de l’histoire coloniale allemande comme une conséquence désagréable de la grande attention portée à l’Holocauste et à son caractère unique. La Shoah occupe une position tellement dominante dans la culture mémorielle allemande qu’elle fait obstacle à la commémoration des crimes coloniaux.

Mais quelque chose est en train de changer. Par exemple, le long métrage Measures of Men réalisé par Lars Kraume, met en lumière le passé colonial brutal de l’Allemagne dans ce qui était alors le Sud-Ouest africain. En outre, depuis le début du millénaire, le sujet est de plus en plus souvent abordé dans les manuels scolaires allemands. Toutefois, l’inclusion du génocide colonial dans les manuels ne signifie pas nécessairement que ce passé est traité de manière consciencieuse. Par exemple, le manuel Horizonte II : Geschichte für die Oberstufe, publié en 2003, demandait aux élèves d’« opposer les aspects positifs et négatifs de l’impérialisme ». Au lieu de réfléchir au projet colonial allemand, le manuel tentait encore de désamorcer les critiques à son égard. Dans les manuels plus modernes, nous ne voyons pas de telles atténuations du colonialisme. Mais là encore, la nature intrinsèquement raciste et oppressive de l’ensemble de l’occupation coloniale est souvent (en partie) ignorée ou déformée. L’accent est mis principalement sur les expériences et les perspectives coloniales allemandes, négligeant celles des Herero et des Nama. Le colonialisme devient alors essentiellement une question de répression d’une rébellion des Hereros, qui aboutit à un génocide malheureux.

Reconnaissance du génocide en 2021

L’exposition temporaire Schaumagazin Afrika tenue dans le prestigieux Humboldt Forum de Berlin a présenté des photos de la période coloniale, des interviews et des réflexions sur les manuels scolaires allemands. En se concentrant sur les expériences des Namibiens et des personnes ayant une identité germano-namibienne, l’exposition est parvenue à briser le cadre national rigide. Elle a montré comment la population d’origine a été continuellement considérée comme inférieure et comment cette vision peut encore avoir un effet aujourd’hui. En tant que telle, l’exposition a expliqué l’origine des visions du monde actuelles de différents groupes de personnes dans la société allemande.

L’administration du district de Neukölln a semblé également être consciente de la nécessité d’une représentation et d’une commémoration différentes du colonialisme et du génocide. Treize ans après la pose de la plaque noire au cimetière, le gouvernement local a annoncé en 2022 qu’il s’est efforcé de redessiner le monument.

Il est temps d’ériger un monument qui rende justice à cette histoire. La reconnaissance du génocide par le gouvernement d’Angela Merkel en mai 2021 est positive. Mais n’efface pas cette page sombre du passé colonial de l’Allemagne.

Réparation

Le communiqué de presse du musée de Neukölln, qui organise une exposition sur la mémoire du génocide en ce mois de novembre 2023, est également porteur d’espoir. L’accent mis sur la mémoire suggère que l’exposition réfléchira aux différentes manières dont le génocide a été dépeint et politisé au fil du temps. Mais il ne faut pas se réjouir trop vite. Il ne faut pas ignorer les expériences et les voix des groupes anciennement colonisés. L’exclusion des représentants des Herero et des Nama des discussions sur les réparations pour les crimes coloniaux allemands le montre douloureusement. Sans impliquer ces groupes, le gouvernement fédéral et le gouvernement namibien ont convenu en 2021 que l’Allemagne verserait 1,1 milliard d’euros pour des projets de développement en Namibie. Les descendants des victimes du génocide préfèrent que les

réparations leur soient directement versées. Ils craignent que l’argent soit détourné, et ils veulent aussi pouvoir lutter contre la pauvreté et la marginalisation résultant du génocide. Ils exigent donc que la Namibie renégocie les réparations et demandent une place à la table des négociations. Le fait que les voix des Herero et des Nama ne soient pas au centre de ces conversations montre que les idées coloniales sont toujours présentes.

Il reste à voir si les difficultés liées aux réparations influenceront également le réaménagement du monument de Neukölln. Malgré la volonté croissante d’adopter une approche postcoloniale, le paradigme colonial dans lequel l’on perçoit le passé s’est avéré tout à fait dominant. Ce récit unilatéral et souvent caché est encore dominant. Espérons que l’évolution de la société allemande aura permis de créer un espace pour les voix postcoloniales qui se font entendre depuis si longtemps. Car ce n’est que lorsque le mémorial de Neukölln reconnaîtra les victimes du génocide des Herero et des Nama que l’on pourra dire qu’il n’y a plus de « mémorial raciste pour les nazis et les génocides ».

De nombreuses discriminations en Allemagne

Notons qu’une étude européenne met en lumière les nombreuses discriminations dont sont victimes les personnes noires vivant en Allemagne. le constat est accablant, se désole “Redaktionsnetzwerk Deutschland”, qui appelle les Allemands à réfléchir davantage aux conséquences de leur passé colonial.

Outre-Rhin, 76 % des personnes noires assurent avoir fait l’objet de discriminations liées à leur couleur de peau, ces cinq dernières années. Parmi elles, 79 % craignent d’être victimes d’agressions verbales ou physiques au quotidien. Ces chiffres, tirés d’une étude menée en 2022 par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) dans treize pays du Vieux Continent, font de l’Allemagne un “triste champion” du racisme et des discriminations, estime Redaktionsnetzwerk Deutschland (RND). « La majorité des personnes noires ont été victimes de racisme en Union européenne ces dernières années, précise le site allemand, orienté à gauche. En Allemagne, leur nombre est toutefois particulièrement élevé ». 

Avec justiceinfo

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