Sous la ville historique de Marietta, dans le sud-est de l’Ohio, des centaines de millions de litres d’eaux usées provenant notamment de la fracturation hydraulique sont enfouis en profondeur. Ces eaux, très salées et chargées de substances toxiques, sont acheminées depuis des années par camions-citernes vers des puits d’injection, où elles sont stockées à plusieurs centaines de mètres sous terre.
Le procédé est censé permettre de confiner durablement ces effluents dans les formations géologiques profondes. Mais, selon des habitants, des producteurs d’hydrocarbures et des géologues cités par The New York Times, l’eau salée pourrait désormais migrer dans le sous-sol et atteindre des puits pétroliers situés à proximité. La situation inquiète particulièrement les autorités locales : l’aquifère dont dépend l’approvisionnement en eau potable de Marietta se trouve dans la même zone.
Des eaux usées venues de Pennsylvanie
À l’origine du problème se trouve l’essor considérable de la fracturation hydraulique dans les États voisins, notamment en Pennsylvanie. Cette technique génère d’importantes quantités d’eaux usées très salines, qui doivent être éliminées après leur remontée à la surface.
Marietta et sa région sont devenues une destination importante pour ces effluents. Certains puits d’injection locaux ont notamment accepté des eaux provenant de Pennsylvanie présentant des concentrations élevées de radium-226, un isotope radioactif naturellement présent dans certaines formations géologiques mais susceptible de poser un problème sanitaire lorsqu’il se retrouve dans l’environnement. Le risque ne tient toutefois pas uniquement à la présence de substances radioactives. L’injection massive de fluides sous pression peut également modifier les équilibres hydrologiques et mécaniques du sous-sol.
« L’eau salée est en train de migrer »
En juin, Bob Wilson, producteur d’hydrocarbures dans la région de Marietta, affirme avoir vu jaillir d’un de ses puits traditionnels, qui n’avait pas été utilisé pour la fracturation hydraulique, une eau extrêmement salée sous une pression inhabituelle. Il affirme également avoir perdu plusieurs autres puits à la suite d’infiltrations d’eau. Le producteur a engagé des poursuites contre des entreprises impliquées dans l’injection des eaux usées, sans obtenir pour l’heure de résultat.
Pour David Jeffery, géologue qui enseigne à Marietta après avoir travaillé pour le groupe pétrolier BP, ces phénomènes pourraient constituer le signe d’une migration des eaux injectées. Selon lui, l’eau salée circule à travers des cavités et des fractures de la roche avant de remonter vers des zones moins profondes. Cette hypothèse aurait également été reconnue par le régulateur des hydrocarbures de l’Ohio, selon un ancien responsable de l’agence cité par le New York Times.
Marietta réclame l’arrêt des injections
Face à ces inquiétudes, le conseil municipal de Marietta, présidé par la républicaine Susan Vessels, a déclaré l’état d’urgence et demandé aux autorités de l’Ohio de suspendre immédiatement les injections d’eaux usées à proximité de l’aquifère qui alimente la ville. Les élus réclament également une interdiction de l’injection d’effluents à proximité des sources d’eau potable. « Si l’on se retrouve avec quoi que ce soit de radioactif dans notre eau, on est foutus », estime Susan Vessels. Début juillet, à la demande des autorités de l’Ohio, quatre puits d’injection ont cessé volontairement leur activité. Ils étaient soupçonnés de contribuer aux infiltrations et aux niveaux de pression élevés observés dans des puits d’hydrocarbures voisins.
Pour David Jeffery, cette mesure reste toutefois insuffisante. Dans une tribune publiée par l’Ohio Capital Journal, le géologue appelle le gouverneur de l’État à déclarer à son tour l’état d’urgence et à prendre des mesures supplémentaires pour réduire notamment la pression accumulée dans le sous-sol.
L’Ohio n’est pas un cas isolé
Le phénomène des eaux usées issues de l’industrie pétrolière et gazière qui remontent ou se déplacent dans le sous-sol ne concerne pas uniquement l’Ohio. Des problèmes similaires ont été signalés au Texas et en Oklahoma. Dans cet État, une enquête de ProPublica, réalisée avec le média d’investigation local The Frontier, s’est intéressée aux conséquences de la pollution liée aux activités pétrolières sur les eaux souterraines. Le cas de Tammy et Chris Boarman est particulièrement préoccupant. L’eau provenant du puits privé récemment installé sur leur propriété s’est révélée trop salée pour être consommée et contenait des concentrations élevées de plusieurs métaux toxiques.
Leur maison se trouve dans une zone d’exploitation pétrolière, à proximité d’un puits d’injection d’eaux usées. Celui-ci a été identifié par les autorités comme une source possible de la contamination. L’enquête de ProPublica met également en cause la lenteur de la réponse du régulateur pétrolier de l’Oklahoma, l’Oklahoma Corporation Commission. Dans le dossier des Boarman, l’agence a finalement clos l’enquête en indiquant qu’« aucun responsable n’a pu être identifié à ce jour ».
À Marietta, la crainte est désormais de voir se reproduire un scénario similaire : une pollution difficile à attribuer, des eaux souterraines potentiellement contaminées et, surtout, un risque que les autorités interviennent trop tard pour protéger la principale ressource en eau potable de la population.
J.F.PAGNI