Officieusement, ils s’efforcent de ne surtout pas nommer celui qui a ordonné l’opération : Donald Trump. Un exercice d’équilibrisme qui vire à l’incohérence et que la presse européenne ne se prive pas de dénoncer.
Il aura fallu seize heures au Premier ministre britannique Keir Starmer pour réagir. Et lorsqu’il le fait, c’est à travers un communiqué d’une prudence extrême, si soigneusement pesé qu’il en devient presque creux. Le quotidien The Times parle d’un « modèle de dérobade ». Le chef du gouvernement britannique se félicite de la fin du règne « illégitime » de Nicolás Maduro, tout en évoquant, dans des termes volontairement flous, la nécessité de respecter le droit international. À aucun moment, Donald Trump ni son administration ne sont cités.
Cette retenue frôle l’embarras. Ancien avocat spécialisé dans les droits de l’homme, Keir Starmer connaît pourtant le poids des mots et des principes. Mais lorsqu’il s’agit de Washington, l’exigence morale se fait soudain plus abstraite, plus théorique, presque décorative.
Le malaise est loin d’être isolé. À travers le continent, les réactions européennes s’enchaînent dans une même tonalité tiède. À Madrid, El País raille des déclarations « remplies de langue de bois, conçues pour ne froisser personne ». À Hambourg, plusieurs éditorialistes évoquent une Europe « tétanisée », incapable d’assumer une position claire face à un allié redevenu imprévisible.
Cette prudence contraste violemment avec la fermeté affichée depuis trois ans sur un autre dossier majeur : l’Ukraine. Face à l’invasion russe, l’Europe n’a cessé d’invoquer le droit international, la souveraineté des États et l’inviolabilité des frontières. Les sanctions contre Moscou ont été immédiates, massives et revendiquées comme un acte moral autant que politique. Vladimir Poutine a été désigné sans détour comme un agresseur, et toute ambiguïté balayée au nom des principes.
Pourquoi ces principes deviennent-ils soudain négociables lorsque l’intervention armée vient des États-Unis ? Pourquoi l’usage unilatéral de la force est-il dénoncé à l’Est de l’Europe, mais enveloppé de précautions diplomatiques lorsqu’il s’exerce en Amérique latine ?
C’est cette incohérence qui alimente aujourd’hui la colère d’une partie de la presse européenne. En tentant de concilier la défense du droit international et l’acceptation tacite des méthodes de Donald Trump, les dirigeants du Vieux Continent donnent l’impression d’un double standard assumé. Le droit serait intangible lorsqu’il sert à condamner les adversaires, mais soudain malléable dès qu’il s’agit de ménager un allié stratégique.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, ce malaise s’est installé durablement. L’Europe proclame son attachement aux règles, tout en s’accommodant des coups de force américains. Une posture qui affaiblit son discours, brouille sa crédibilité et expose une hypocrisie difficile à masquer.
À force de vouloir ne pas choisir, l’Europe donne le sentiment d’avoir déjà tranché. Et ce silence, plus encore que les communiqués creux, risque de peser lourd sur la cohérence morale qu’elle revendique sur la scène internationale.
Jean-François PAGNI