À Pattaya, l’arrivée de milliers de militaires américains ne passe pas inaperçue. Dans cette station balnéaire devenue l’un des hauts lieux de la vie nocturne thaïlandaise, la présence du contingent fait ressurgir une vieille inquiétude : celle de voir renaître les pratiques associées au tourisme sexuel et, plus largement, les fantômes d’une prostitution autrefois organisée autour des permissions militaires américaines.
Pattaya est aujourd’hui mondialement connue pour sa vie nocturne et sa Walking Street, une artère bordée de bars, de clubs et d’établissements de divertissement. Mais derrière cette image se cache une histoire intimement liée à la guerre du Vietnam. Dans les années 1960 et 1970, la ville est devenue une destination privilégiée pour les soldats américains en permission, venus y chercher quelques jours de « repos et de détente » loin des combats.
La prostitution est officiellement interdite en Thaïlande. La loi de 1960 a posé cette interdiction, tandis que la législation adoptée en 1966 vise notamment le proxénétisme, le racolage et certaines activités liées à la prostitution. Dans la pratique, cependant, l’industrie du sexe reste largement visible et implantée dans plusieurs régions du pays. Son poids économique est considérable, même si les estimations varient fortement selon les méthodes et les périmètres retenus.
Guerre du Vietnam
La prostitution en Thaïlande ne naît évidemment pas avec l’arrivée des soldats américains. Ses racines sont bien plus anciennes. Mais la Seconde Guerre mondiale, puis la guerre du Vietnam, vont profondément transformer son organisation et son poids économique. Pattaya n’était encore, au début des années 1960, qu’un modeste village de pêcheurs. La proximité de la base aérienne d’U-Tapao, utilisée par les forces américaines pendant la guerre du Vietnam, va contribuer à bouleverser son destin.
Des soldats américains stationnés dans la région viennent y passer leurs périodes de repos. Des infrastructures touristiques apparaissent : bungalows, restaurants, bars et lieux de divertissement. Progressivement, Pattaya se transforme en une destination de permission pour les militaires américains.
Cette économie du « repos et de la détente » s’accompagne du développement d’une industrie du sexe destinée notamment à cette clientèle militaire. La présence américaine contribue ainsi à accélérer une transformation économique et urbaine qui survivra au retrait des troupes.
Lorsque les derniers soldats américains quittent la Thaïlande en 1976, le secteur privé reprend une partie des activités développées autour des bases. Le tourisme international prend progressivement le relais de la clientèle militaire. Pattaya devient alors l’une des principales destinations du tourisme sexuel en Asie.
L’héritage de la guerre ne disparaît donc pas avec le départ des soldats. Il change de forme.
Les « zones de repos et de détente »
L’histoire de Pattaya s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus vaste. Dans plusieurs pays d’Asie où les États-Unis ont installé des bases militaires après la Seconde Guerre mondiale, des économies locales se sont développées autour des soldats américains et de leurs périodes de permission. Le phénomène a notamment concerné la Thaïlande, le Japon, la Corée du Sud et les Philippines. Dans certaines villes situées à proximité des bases, des quartiers entiers ont été façonnés par cette économie militaire et par les activités de divertissement destinées aux soldats.
Le vocabulaire lui-même est révélateur. Les autorités et les militaires ont utilisé différentes expressions pour désigner ces espaces de loisirs, notamment les « rest and recreation areas », les zones de « repos et de détente », destinées à permettre aux soldats de se divertir loin des zones de combat.
Derrière cette organisation se trouve une histoire beaucoup plus sombre : celle de femmes dont le travail et les corps ont été intégrés à des économies locales dépendantes de la présence militaire américaine. Dans plusieurs pays, cette histoire a été marquée par la pauvreté, l’exploitation, les violences sexuelles et, dans certains cas, par la complicité ou le soutien des autorités locales.
Okinawa, Angeles City, Corée du Sud : des cicatrices toujours visibles
Au Japon, Okinawa concentre depuis des décennies les tensions liées à la présence militaire américaine. L’île accueille une part importante des installations militaires américaines du pays et a été le théâtre de nombreuses affaires criminelles impliquant des militaires, dont des violences sexuelles. Ces affaires ont régulièrement alimenté la contestation de la présence américaine.
Aux Philippines, Angeles City constitue un autre exemple emblématique. La proximité de l’ancienne base aérienne de Clark a favorisé pendant des décennies le développement d’une importante industrie du divertissement et du sexe, largement fréquentée par les militaires américains. Même après la fermeture de la base américaine en 1991, cette économie a continué d’exister sous d’autres formes.
En Corée du Sud, enfin, les villes situées autour des bases américaines ont connu un phénomène particulièrement documenté. Des femmes employées dans les quartiers de divertissement destinés aux soldats américains ont longtemps été désignées par des termes tels que « yanggongju », souvent traduits par « princesses pour les Yankees ». Leur histoire est associée à la prostitution, à l’exploitation et, pour certaines d’entre elles, à des formes de coercition et de violence.
Des travaux historiques ont également montré que les autorités sud-coréennes ont, à certaines périodes, réglementé et encouragé cette économie autour des bases américaines, notamment pour des raisons économiques et diplomatiques.
L’escale de l’USS Abraham Lincoln à Pattaya ne signifie évidemment pas que les milliers de militaires américains présents aujourd’hui reproduisent les comportements des soldats de la guerre du Vietnam. Les armées américaines ont depuis profondément modifié leurs politiques concernant les comportements sexuels, les violences et les relations avec les populations locales. Mais l’histoire demeure. L’arrivée de plusieurs milliers de marines américains offre ainsi un étrange télescopage entre deux époques. D’un côté, une escale militaire contemporaine, après des mois de déploiement en mer. De l’autre, le souvenir d’une guerre qui a contribué à transformer un village de pêcheurs en capitale mondiale de la vie nocturne.
C’est cette mémoire, davantage que la seule présence des militaires aujourd’hui, qui explique les inquiétudes suscitées par cette escale. À Pattaya, les soldats viennent officiellement pour quelques jours de « repos et de détente ». Mais derrière cette expression apparemment anodine se cache une histoire asiatique faite de guerre, de commerce, de prostitution, d’exploitation et de rapports de pouvoir. Une histoire dont les traces, elles, n’ont jamais complètement disparu.
J.F.PAGNI