La démission de Dan Driscoll marque un nouvel épisode dans la crise qui traverse la hiérarchie militaire américaine. Le chef de l’US Army quitte ses fonctions après plusieurs mois de tensions avec Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense de Donald Trump, qui a obtenu le droit de se faire appeler « secrétaire à la Guerre ». Officiellement, Driscoll n’a donné aucune explication à son départ. Mais son départ intervient dans un contexte particulièrement tendu au sommet de l’appareil militaire américain. Depuis plusieurs mois, Hegseth mène une vaste réorganisation du Pentagone et assume une ligne idéologique très marquée, dénonçant ce qu’il considère comme l’emprise du « wokisme » sur les forces armées.
Pour Roger Housen, ancien colonel de l’armée belge et expert des questions de défense, cette politique commence toutefois à fragiliser le secrétaire à la Guerre. Et le principal danger pour Hegseth pourrait venir non pas des généraux, mais de la Maison-Blanche. « Si la guerre contre l’Iran se prolonge et que les élections de mi-mandat de novembre tournent mal pour les républicains, ce sera pour Trump le moment idéal pour l’écarter », estime-t-il.
La hiérarchie militaire sous pression
Depuis son arrivée au Pentagone, Pete Hegseth a entrepris de réduire les effectifs de l’administration militaire. Le nombre de généraux et d’amiraux doit notamment diminuer de 10 %. Mais c’est surtout sa campagne contre le « wokisme » dans les forces armées qui suscite les critiques. Ses détracteurs lui reprochent de remettre en cause les politiques d’inclusion et de favoriser une conception plus idéologique de la hiérarchie militaire, au risque de privilégier la loyauté politique ou personnelle au détriment de l’expérience et de la compétence.
En avril, le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, a ainsi été contraint de prendre une retraite anticipée. Il travaillait notamment avec Dan Driscoll sur un programme destiné à accélérer la modernisation de l’arsenal américain de drones, en tirant les leçons de la guerre russo-ukrainienne. Son successeur, le général Christopher LaNeve, nommé par Hegseth, a mis fin à ce programme. Cette décision illustre, aux yeux de ses critiques, le fossé qui se creuse entre une partie de la hiérarchie militaire traditionnelle et la vision défendue par Hegseth.
Le départ de Dan Driscoll prend une dimension supplémentaire à la lumière d’informations publiées par The Atlantic. Le chef de l’US Army aurait récemment fait part à Donald Trump de ses inquiétudes concernant l’évolution de l’armée sous la direction de Hegseth. Le président aurait notamment été surpris par l’ampleur des changements intervenus au sein de la hiérarchie militaire : officiers supérieurs limogés, poussés vers la sortie ou écartés des promotions. Une version que Roger Housen juge peu convaincante.
« Ces limogeages ont fait la une de tous les journaux américains. Il est impossible que Trump ne l’ait pas su », affirme-t-il. Selon lui, le président connaissait parfaitement l’ampleur des remaniements opérés par Hegseth, y compris les décisions concernant des officiers supérieurs, des femmes et des militaires issus de minorités. Pour l’ancien colonel, la véritable question est ailleurs : la guerre contre l’Iran pourrait-elle accélérer la rupture entre Trump et son secrétaire à la Guerre ?
L’Iran, le dossier qui pourrait coûter cher à Hegseth
Hegseth a été l’un des principaux partisans de l’affrontement avec l’Iran. Sa proximité avec Donald Trump avait d’ailleurs été renforcée après le succès de l’opération contre le président vénézuélien Nicolás Maduro. Avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, Hegseth aurait alors convaincu Trump qu’une opération contre l’Iran pouvait être menée rapidement, sur le modèle de ce qui avait été réalisé au Venezuela. Mais le conflit ne s’est pas déroulé selon ce scénario. « Après six mois, il paraît clair que le plan de Hegseth n’a pas fonctionné », estime Roger Housen. Pour lui, cet échec militaire risque d’alimenter le mécontentement du président.
Le départ volontaire de Dan Driscoll pourrait également être particulièrement embarrassant pour Hegseth. Les deux hommes entretiendraient de bonnes relations avec Donald Trump, ce qui donne à la démission du chef de l’US Army une portée politique plus importante. À cette équation militaire s’ajoute une dimension personnelle. Hegseth aurait récemment laissé entendre qu’il envisageait une candidature à la présidentielle de 2028. Une ambition qui pourrait contrarier les projets de Trump, qui aurait déjà d’autres noms en tête, notamment ceux de JD Vance et Marco Rubio.
Munitions : le coût caché de la guerre
Les critiques ne portent cependant plus seulement sur le style de Hegseth. Elles concernent désormais sa gestion de la machine de guerre américaine. La guerre contre l’Iran aurait entraîné une pression croissante sur les stocks de munitions américaines et réduit les marges de manœuvre des forces armées sur d’autres théâtres d’opération. Selon Roger Housen, plusieurs commandants opérationnels auraient récemment alerté la Maison-Blanche sur les conséquences de cette situation. Leur inquiétude porterait notamment sur la capacité des États-Unis à respecter leurs engagements militaires à travers le monde.
Une situation potentiellement préoccupante pour Washington, alors que l’armée américaine doit simultanément conserver la capacité de défendre ses propres installations et de répondre à d’éventuelles crises sur d’autres fronts. « Les républicains reprochent également à Hegseth de pratiquer le favoritisme », affirme Housen. « Je ne serais pas surpris qu’on finisse par lui faire porter le chapeau dans un avenir relativement proche. »
Son scénario est désormais clairement établi : une guerre qui s’éternise, des difficultés opérationnelles croissantes et de mauvais résultats pour les républicains aux élections de mi-mandat pourraient fournir à Trump le prétexte pour se séparer de son ministre. Une armée à l’image de Hegseth ?
Reste une question centrale : que cherche réellement Pete Hegseth à travers sa transformation de l’armée américaine ?
Pour Roger Housen, sa politique s’explique en partie par une profonde frustration personnelle et idéologique. Hegseth a servi dans la Garde nationale et atteint le grade de major, mais n’a pas connu une carrière opérationnelle comparable à celle des officiers généraux qu’il dirige aujourd’hui. Il estime également que l’armée américaine s’est trop éloignée, au cours des dernières décennies, d’une culture guerrière au profit de politiques d’inclusion qu’il juge excessives. « Pour Hegseth, les militaires devraient être des clones de Rambo », résume Housen.
Ce qui inquiéterait surtout certains responsables militaires, selon lui, serait moins l’orientation idéologique du secrétaire à la Guerre que sa méthode : faire primer la loyauté sur la compétence. Une logique qui, dans une institution aussi hiérarchisée que l’armée américaine, pourrait avoir des conséquences importantes. Pour Housen, l’affaiblissement des voix discordantes au sommet de la hiérarchie militaire prive le pouvoir politique de contre-pouvoirs utiles au moment où les décisions deviennent les plus lourdes de conséquences.
Une offensive terrestre encore improbable
Le départ de Dan Driscoll ne devrait toutefois pas, à lui seul, modifier radicalement la conduite de la guerre contre l’Iran. Une escalade majeure nécessiterait notamment le déploiement de dizaines de milliers de soldats américains au sol. Une perspective à laquelle Donald Trump serait opposé, tout comme une partie du Congrès et de l’opinion publique. Même si Hegseth était favorable à une offensive terrestre, sa mise en œuvre dépendrait donc d’abord de la Maison-Blanche.
Surtout, la question des stocks de munitions constitue désormais une contrainte majeure. Une escalade militaire alors que les ressources disponibles diminuent pourrait affaiblir la capacité américaine à intervenir sur d’autres théâtres. Pour Roger Housen, Hegseth joue donc une partie particulièrement risquée. « Si Hegseth balaie cela d’un revers de main, il signe son arrêt de mort », prévient-il.
Un idéologue à la tête du Pentagone
Pete Hegseth, 46 ans, est devenu secrétaire à la Défense en janvier 2025. Quelques mois plus tard, Donald Trump lui a permis d’utiliser le titre de « secrétaire à la Guerre », une appellation chargée d’une forte dimension symbolique. Ancien officier de la Garde nationale, Hegseth a servi à Guantánamo, en Irak et en Afghanistan. Son parcours militaire, mais aussi ses prises de position politiques, ont contribué à façonner l’image d’un responsable conservateur et profondément idéologique.
Il s’était notamment opposé à la fermeture de Guantánamo et avait joué un rôle dans la décision de Donald Trump, en 2019, d’accorder sa grâce à des militaires condamnés ou poursuivis pour des crimes de guerre commis en Irak. Ses positions sur l’Iran remontent également à plusieurs années. En 2020, il plaidait déjà pour une ligne extrêmement dure contre Téhéran et estimait que les négociations ne pourraient reprendre qu’après une démonstration de force américaine.
Pendant la crise du Covid-19, il avait également relayé des accusations mettant en cause les démocrates dans la propagation du virus. Hegseth présente son ralliement à Donald Trump comme une véritable « conversion ». Une conversion qui, dix ans plus tard, l’a conduit jusqu’à la tête de l’appareil militaire américain. L’idéologie de Hegseth se manifeste aussi dans ses tatouages, devenus un élément récurrent de son image publique.
Il porte notamment une croix de Jérusalem sur la poitrine ainsi que la devise latine « Deus Vult », associée historiquement aux croisades. Certains de ces symboles sont aujourd’hui également utilisés par des mouvances ultranationalistes ou suprémacistes, même si leur signification peut varier selon les contextes et les personnes qui les portent.
Sur son avant-bras figure par ailleurs une croix entrelacée avec une épée, accompagnée de lettres hébraïques formant le mot « Yeshua », Jésus. Le motif renvoie à un passage de l’Évangile selon Matthieu : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. » Hegseth s’était fait tatouer ce symbole à Bethléem en 2019, alors qu’il réalisait pour Fox Nation un reportage consacré aux chrétiens de Cisjordanie.
Ces éléments ne suffisent évidemment pas, à eux seuls, à expliquer sa politique. Mais ils contribuent à dessiner le portrait d’un responsable qui assume une conception très particulière de la puissance militaire américaine : plus offensive, plus nationaliste et moins attachée aux normes institutionnelles qui ont traditionnellement encadré la carrière des hauts responsables militaires.
Le pari risqué de Hegseth
Le départ de Dan Driscoll ne constitue peut-être qu’un épisode de plus dans la recomposition voulue par Pete Hegseth. Mais il intervient à un moment particulièrement délicat. Le secrétaire à la Guerre doit désormais composer avec une hiérarchie militaire profondément remaniée, une guerre qui ne produit pas les résultats espérés, des stocks de munitions sous pression et des interrogations croissantes au sein même du camp républicain. À cela s’ajoute l’incertitude politique : Donald Trump reste le seul homme capable de décider de son maintien au pouvoir. Hegseth voulait transformer l’armée américaine. Il doit désormais démontrer que sa méthode ne contribue pas à l’affaiblir.
Et si la guerre contre l’Iran devait continuer à s’enliser, la question ne serait peut-être plus de savoir jusqu’où le « secrétaire à la Guerre » peut pousser ses réformes, mais combien de temps encore Trump acceptera d’en assumer le coût politique.
J.F.PAGNI