La Russie retrouve progressivement une place dans les enceintes internationales. Lundi 31 août, le ministre russe des Finances, Anton Silouanov, a participé à la réunion des grands argentiers et des gouverneurs de banques centrales du G20, organisée à Asheville, en Caroline du Nord. La présence du responsable russe, accompagnée de celle de dirigeants de la Banque centrale russe, n’avait pas été annoncée publiquement. Elle a immédiatement provoqué l’irritation de plusieurs capitales européennes.
Pour Politico, cette invitation revient à voir Donald Trump « rouvrir les portes du G20 à la Russie », au grand dam des Européens qui souhaitent maintenir la pression sur Moscou tant que la guerre en Ukraine se poursuit. Mais derrière la polémique diplomatique se joue peut-être un enjeu beaucoup plus important : la possibilité de renouer un dialogue direct entre Washington et Moscou et, à terme, de remettre sur les rails des négociations destinées à mettre fin au conflit.
Trump assume le retour du dialogue avec Moscou
Donald Trump ne cherche visiblement pas à dissimuler son changement de méthode. Interrogé sur la présence du ministre russe, le président américain a défendu la décision de son administration. « Nous aimons nous entendre avec tout le monde. L’une des raisons pour lesquelles j’ai autant de succès, c’est que je m’entends avec tout le monde », a-t-il déclaré. Son secrétaire au Trésor, Scott Bessent, s’est lui-même entretenu avec Anton Silouanov en marge de la réunion. Selon une source citée par Politico, le responsable américain aurait toutefois réaffirmé que Washington n’entendait pas offrir de concessions économiques à Moscou avant la fin du conflit.
La Maison-Blanche tente ainsi de maintenir une distinction entre dialogue et concessions. Pour Washington, parler avec Moscou ne signifie pas nécessairement accepter ses exigences. Cette approche pourrait néanmoins avoir une conséquence majeure : rétablir progressivement des canaux de communication entre les deux puissances et créer un environnement plus favorable à une éventuelle négociation. Après plusieurs années durant lesquelles la priorité occidentale a été l’isolement de la Russie, le retour de responsables russes autour de la table du G20 peut ainsi être interprété comme le signe d’une nouvelle phase diplomatique.
Le dialogue plutôt que l’escalade ?
C’est précisément là que le geste américain prend une dimension stratégique. Si Washington et Moscou parviennent à renouer un dialogue régulier, les perspectives d’une reprise des négociations sur la guerre en Ukraine pourraient s’améliorer. Les États-Unis disposent à la fois d’un poids militaire, économique et diplomatique considérable vis-à-vis de Kiev et de Moscou. Le rétablissement de contacts directs entre Américains et Russes peut donc permettre d’explorer à nouveau des compromis, d’identifier des garanties de sécurité et, éventuellement, de définir les conditions d’un cessez-le-feu.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un accord de paix serait imminent, ni que les positions des deux camps seraient soudainement devenues compatibles. Mais sans dialogue entre les principales puissances impliquées dans le conflit, les possibilités de règlement restent limitées. C’est l’une des raisons pour lesquelles le retour de la Russie dans certaines enceintes internationales peut être considéré autrement que comme une simple concession faite à Vladimir Poutine : il peut aussi constituer un outil diplomatique.
L’Europe choisit une autre voie
Cette approche américaine contraste avec celle défendue par plusieurs dirigeants européens. En France, Emmanuel Macron s’est particulièrement investi dans la mise en place d’une coalition de soutien à l’Ukraine et dans le renforcement des garanties militaires destinées à Kiev. Pour Paris et ses partenaires, il s’agit de permettre à l’Ukraine de négocier depuis une position de force et de garantir sa sécurité face à la Russie. Mais cette stratégie comporte un autre risque : celui de contribuer à prolonger la confrontation plutôt qu’à créer les conditions immédiates d’un règlement.
À Asheville, le ministre allemand des Finances, Lars Klingbeil, a indiqué avoir coordonné sa position avec d’autres responsables européens et refusé de poser aux côtés du représentant russe pour la traditionnelle photo de famille du G20. Cet épisode protocolaire traduit un désaccord beaucoup plus profond. Pour les Européens, réintégrer progressivement la Russie dans les grandes enceintes internationales avant la fin de la guerre risque de réduire la pression sur Moscou.
Pour Washington, le raisonnement semble différent : il faut pouvoir parler à son adversaire précisément lorsque les relations sont les plus difficiles.
Une rupture avec l’ère Biden
Le contraste avec la présidence de Joe Biden est spectaculaire. En 2022, après le déclenchement de l’invasion russe de l’Ukraine, la secrétaire américaine au Trésor Janet Yellen avait quitté une réunion du G20 avec plusieurs de ses homologues occidentaux au moment où les représentants russes prenaient la parole. L’administration Trump privilégie désormais une approche différente : maintenir les canaux de communication ouverts et réintroduire progressivement Moscou dans le dialogue international.
Officiellement, Washington justifie cette présence russe par la vocation économique du G20. Les discussions doivent porter sur les grands déséquilibres macroéconomiques mondiaux et les questions financières internationales. Mais il est difficile d’ignorer la portée politique du geste. Après plusieurs années d’isolement diplomatique, Moscou retrouve une possibilité de dialogue avec Washington dans une enceinte réunissant les principales puissances économiques mondiales.
J.F.PAGNI