À 35 ans, Fedorov a choisi un moment particulièrement sensible pour lancer son offensive politique. Dans une vidéo publiée mardi 18 août, il réclame des élections afin de « restaurer le processus démocratique » en Ukraine. « Si la guerre se prolonge pendant un an, deux ans ou trois ans, la Russie peut-elle décider quand les Ukrainiens pourront à nouveau choisir leur gouvernement ? », interroge-t-il.
Élu en 2019, Volodymyr Zelensky aurait dû achever son mandat en mai 2024. Mais la loi martiale instaurée après l’invasion russe interdit l’organisation d’élections nationales. Le scrutin présidentiel a donc été reporté sine die. Jusqu’ici, même les principaux opposants à Zelensky avaient évité de réclamer des élections en pleine guerre, privilégiant l’unité nationale. Pour Ryhor Nizhnikau, spécialiste de la politique ukrainienne à l’Institut finlandais des affaires internationales, la démarche de Fedorov marque donc une rupture. « Dans un contexte de guerre, on préférait se rallier autour de Zelensky plutôt que d’ajouter une instabilité politique », analyse-t-il.
Le parcours de Fedorov explique en partie sa popularité. Originaire de Zaporijjia, il vient du secteur des nouvelles technologies et de la communication digitale. Il rencontre Zelensky avant la présidentielle de 2019 et rejoint son équipe pour piloter sa campagne numérique. Après la victoire, il devient ministre de la Transformation numérique. Pendant six ans, il développe notamment les services publics numériques et acquiert une réputation de réformateur technophile. Après l’invasion russe, il se distingue aussi par son rôle dans le développement des technologies militaires. Il contribue notamment à faciliter l’accès de l’Ukraine à Starlink et défend une modernisation de l’armée fondée sur les drones et les nouvelles technologies.
Nommé ministre de la Défense en 2026, il devient alors l’un des visages les plus populaires du gouvernement. Sa stratégie consiste notamment à privilégier les drones, capables de frapper à distance tout en limitant les pertes humaines ukrainiennes. Mais ses relations avec le commandant en chef des forces armées, Oleksandr Syrsky, se détériorent. Zelensky finit par limoger Fedorov le 15 juillet, une décision qui provoque incompréhension et manifestations dans plusieurs villes ukrainiennes.
Zelensky fragilisé
La rupture intervient alors que le président ukrainien traverse lui-même une période difficile. Son pouvoir a été contesté après plusieurs crises liées notamment à l’indépendance des institutions anticorruption et à des affaires impliquant des membres de son entourage. Selon Ryhor Nizhnikau, cette accumulation de crises a fortement affecté l’image de Zelensky. « Pour beaucoup, s’unir autour de Zelensky n’est donc plus une solution face à la guerre », estime-t-il.
Fedorov semble vouloir capitaliser sur ce mécontentement. Dans sa vidéo, il dénonce une « crise de gouvernance », réclame davantage de transparence et s’attaque frontalement à la corruption. Sans annoncer officiellement sa candidature, il construit ainsi les contours d’une offre politique alternative.
Reste à savoir si cette stratégie débouchera sur une véritable candidature et, surtout, si elle peut rassembler au-delà de ses soutiens actuels. Pour l’heure, aucune grande figure politique ou militaire ne s’est officiellement rangée derrière lui.
La confrontation entre les deux anciens alliés ne fait peut-être que commencer. Dans un pays toujours en guerre, une éventuelle élection représenterait un défi juridique, politique et logistique considérable. Mais, pour Fedorov, le débat est désormais ouvert.
J.F.PAGNI