Le Royaume-Uni est confronté à l’une des pages les plus sombres de son histoire. Dans une enquête consacrée aux liens entre la monarchie et la traite transatlantique, le Guardian revient sur le rôle joué par la Couronne dans un système qui a contribué à la déportation forcée de millions d’Africains vers les Amériques et les Caraïbes.
L’un des symboles les plus glaçants révélés par cette enquête est littéralement inscrit dans la chair. La South Sea Company, entreprise soutenue par la monarchie britannique, aurait fait marquer au fer rouge une couronne sur la peau de certains Africains réduits en esclavage.
South Sea Company soutenue par la Couronne
L’implication de la monarchie ne se limite pas à un symbole. En 1713, la South Sea Company obtient de la Grande-Bretagne le monopole de l’approvisionnement des colonies espagnoles d’Amérique en personnes réduites en esclavage. Le dispositif prévoit alors la livraison annuelle de 4 800 Africains déportés de force.
La Royal African Company constitue un autre exemple majeur. Elle est directement dirigée par Jacques, duc d’York, frère du roi Charles II, qui deviendra lui-même roi d’Angleterre sous le nom de Jacques II. Selon les données historiques citées dans l’enquête, la compagnie aurait transporté au moins 150 000 Africains réduits en esclavage à travers l’Atlantique.
Ces exemples illustrent une réalité désormais largement documentée par les historiens : la traite n’était pas une activité marginale dans la Grande-Bretagne de l’époque. Elle impliquait une partie importante des élites politiques, économiques et sociales du pays.
Des milliers d’investisseurs impliqués
Les recherches historiques recensent environ 13 000 investisseurs liés à la traite britannique, avec des informations biographiques disponibles pour près de 10 500 d’entre eux. Parmi eux figurent des parlementaires, des marchands, plus d’un millier de femmes, mais également des membres de la famille royale.
Au total, la traite britannique aurait contribué à la déportation forcée de plus de trois millions d’Africains vers les plantations des Amériques et des Caraïbes. Cette réalité historique nourrit aujourd’hui un débat de plus en plus difficile à éluder au Royaume-Uni : quelle responsabilité la monarchie doit-elle assumer face à cet héritage ?
Charles III face à l’héritage de la monarchie
Le roi Charles III a reconnu l’esclavage comme une « atroce tragédie » et s’est prononcé en faveur de la poursuite des recherches historiques sur les liens entre la monarchie et la traite.
Mais cette reconnaissance ne s’est, à ce jour, pas traduite par des excuses officielles du gouvernement britannique ni par l’ouverture de discussions sur d’éventuelles réparations. Pour le Guardian, la question dépasse donc la seule responsabilité historique. Elle renvoie également à la manière dont la monarchie et les institutions britanniques choisissent de gérer aujourd’hui les traces matérielles de leur passé impérial.
Le débat concerne notamment les joyaux de la Couronne. Le célèbre Koh-i-Noor, diamant originaire du sous-continent indien, demeure conservé dans les collections royales. Lors du couronnement de 2023, la reine Camilla n’avait pas porté la couronne de la reine mère dans laquelle le diamant est serti.
Des objets coloniaux au cœur du débat
Cette question s’étend aussi aux œuvres et objets issus des conquêtes coloniales britanniques. Les bronzes du Bénin, pillés lors de l’expédition britannique de 1897, en constituent l’un des exemples les plus connus. Une partie de ces pièces demeure conservée au British Museum, tandis que plusieurs pays et institutions réclament leur restitution. Esclavage, traite transatlantique, conquêtes coloniales et objets conservés dans les institutions britanniques renvoient ainsi à une même interrogation : comment le Royaume-Uni entend-il regarder en face son histoire impériale ?
L’enquête du Guardian ravive ce débat en plaçant cette fois la monarchie au centre du récit. Entre reconnaissance historique, absence d’excuses officielles et refus d’engager un débat sur les réparations, la question de l’héritage de la Couronne reste loin d’être tranchée.
J.F.PAGNI