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Au Bénin, il faut au moins être né à la fin des années 1960, et avoir une bonne mémoire pour se souvenir de ce à quoi a ressemblé l’ultime coup d’État qu’a connu le pays, le 26octobre 1972, lors duquel le général Mathieu Kérékou s’est emparé du pouvoir. Le renversement de régime par les militaires a beau être à la mode en Afrique de l’Ouest, un tel scénario était, pour une majorité de Béninois, impensable à Cotonou, tant l’armée a fait, depuis l’instauration de la démocratie en 1990, le serment de rester dans les casernes, quelles que soient les divergences politiques.
La condamnation après la sidération C’est donc ébahis que les leaders politiques ont découvert, dès le matin du 7décembre, le message télévisuel d’une dizaine de soldats, casques vissés sur la tête et visages visibles, annonçant la destitution du chef de l’État, Patrice Talon, et la dissolution de l’ensemble des institutions, y compris l’Assemblée nationale.
Un haut responsable de la majorité, contacté peu après par Jeune Afrique, peinait alors à trouver ses mots. «Je ne sais pas ce qu’il se passe. J’ai découvert tout cela sur les réseaux sociaux. Je n’ai pas parlé avec le chef de l’État. Qui pense au téléphone en de pareilles circonstances? Est-ce que le président peut d’ailleurs répondre à un appel?» a-t-il bafouillé avant de raccrocher.
La confusion passée, les premières condamnations du coup d’État sont intervenues le soir même dans les rangs de la majorité, à travers un communiqué de Joseph Djogbénou, président de l’Union progressiste-le Renouveau (UPR), qui a dénoncé «avec la plus grande fermeté cette manœuvre visant à remettre en question le processus irréversible de développement de notre pays». D’autres partis de la mouvance présidentielle ont suivi, dont le Bloc républicain, puis plusieurs personnalités politiques le lendemain, à l’instar de l’ancien président de l’Assemblée nationale Adrien Houngbédji ou encore de l’ancien président de la République Nicéphore Soglo. Thomas Boni Yayi aux abonnés absents ?
Mais très vite, les caciques du régime ont commencé à trouver préoccupant le silence de l’ancien chef de l’État Thomas Boni Yayi, qui a pris, en octobre 2023, la présidence du principal parti d’opposition, Les Démocrates, à la ligne politique jugée «radicale» par la majorité présidentielle.
La formation n’a d’ailleurs pas pu participer aux législatives de janvier 2023 et a été écartée des communales de janvier et de la présidentielle d’avril prochains. De fait, l’absence de prise de parole de son leader, après que l’armée a annoncé avoir pris le dessus sur les mutins, a commencé à alimenter les suspicions, bien que le parti ait, dans un communiqué publié le 8décembre, rejeté et condamné «toute prise de pouvoir par les armes». Mais il faut dire que les soldats, dans leurs revendications, n’ont pas facilité la tâche aux Démocrates, reprenant largement leurs éléments de langage.
À la télévision, les mutins ont en effet dénoncé «l’exclusion totale des acteurs ayant des idées jugées contraires à la gouvernance de Patrice Talon et la privation de certains citoyens de leur droit de faire le choix de leur candidat». Mais également «le vote de lois crisogènes, le renvoi en exil de certains citoyens du pays, les arrestations tous azimuts et l’emprisonnement de citoyens sur fond d’intimidation».
Pour ne rien arranger, le lieutenant[1]colonel Pascal Tigri, qui a pris la tête du groupe composé «de 100 à 200» hommes selon le gouvernement, n’est autre que le jeune frère d’Alassane Tigri, quatrième vice-président du parti d’opposition, par ailleurs directeur de cabinet de Thomas Boni Yayi. De plus, dans leur fuite, les soldats mis en déroute par les forces loyalistes, ont pris en otage deux généraux qu’ils ont libérés quelques heures plus tard à Tchaourou, ville d’origine de l’ancien président, située à 400km de Cotonou (Nord).
Accusations paradoxales Est-ce suffisant pour en conclure que le parti de Thomas Boni Yayi aurait pu être le principal bénéficiaire du renversement de Patrice Talon? «Penser cela, c’est oublier que les putschistes ont annoncé la dissolution de toutes les institutions, mais aussi de l’ensemble des partis», pointe un analyste politique. «Il y a une forme de paradoxe dans le fait de dire qu’on est là pour restaurer la démocratie et dans le même temps, d’annoncer la dissolution des formations. En tant que responsables, on ne peut pas le cautionner.
Les militaires sont des gens qu’on ne peut pas maîtriser», commente au téléphone, un membre du bureau politique des Démocrates. Embarrassés, les responsables du parti ont, dans un premier temps, joué la carte de la prudence. «Il faut s’en tenir au communiqué qui condamne la tentative», a commenté l’un d’entre eux, joint par Jeune Afrique. Thomas Boni Yayi, qui s’était mis en retrait pour des raisons de santé, a fini par prendre la parole le 9décembre.
Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, l’ancien président a condamné «avec la dernière rigueur et avec fermeté cette attaque sanglante et ignoble que notre pays a connue» avant d’affirmer que «la dévolution du pouvoir d’État [doit répondre] à un seul principe cardinal et inconditionnel: celui des urnes, celui des peuples, celui d’élections libres et transparentes». Il a toutefois pris soin de rappeler que durant ses dix années de présidence, «le Seigneur [lui] a fait grâce de diriger le pays dans la paix, la quiétude et le renforcement des valeurs républicaines».
Chabi Yayi interpellé à son domicile
Des condamnations qui ne semblent toutefois pas avoir convaincu les enquêteurs de la police judiciaire, lesquels ont mené une perquisition au domicile de Chabi Yayi, l’un des fils de l’ancien président béninois, tard dans la nuit du samedi 13 décembre, dans le quartier de Fidjrossé. Selon nos informations, Chabi Yayi a été interpellé en présence de son épouse et de plusieurs membres de sa famille, puis conduit dans les locaux de la police judiciaire. L’arrestation du secrétaire aux relations extérieures du parti Les Démocrates, confirmée à Jeune Afrique par une source judiciaire, serait directement liée aux enquêtes actuellement menées sur les circonstances de la tentative de coup d’État du 7 décembre.
Source Jeune Afrique