En mer Noire, près des côtes turques, trois navires marchands ont été attaqués en l’espace de cinq jours. Deux pétroliers battant pavillon gambien et un cargo russe transportant de l’huile ont été touchés, au moins deux de ces attaques ayant été revendiquées par Kiev. Quelques jours plus tard, un quatrième navire, le pétrolier Mersin, en provenance de Russie, a été endommagé par plusieurs explosions externes alors qu’il se trouvait au large de Dakar. L’Ukraine n’a pas revendiqué cet incident, mais de nombreux experts jugent l’hypothèse d’une attaque ukrainienne crédible.
Selon l’armateur turc Besiktas, « quatre explosions externes » ont provoqué une infiltration d’eau de mer dans la salle des machines du Mersin. Si aucune victime n’est à déplorer et si la situation a été temporairement maîtrisée, les autorités sénégalaises ont immédiatement déployé un dispositif de sécurité et un barrage antipollution. « Une pollution est possible, mais pourrait être évitée si les actions engagées aboutissent rapidement », a averti le haut commandant du port de Dakar, soulignant l’urgence d’une intervention.
Pour les spécialistes de sécurité maritime, ces attaques ne constituent pas une rupture stratégique, mais l’intensification d’une guerre économique déjà engagée. L’Ukraine considère que tout navire transportant du pétrole ou des produits russes participe, même indirectement, au financement de l’effort de guerre de Moscou. Dans cette logique, les cargos associés à la « flotte fantôme » russe – ces navires opérant hors sanctions formelles pour contourner les restrictions occidentales – deviennent des cibles légitimes aux yeux de Kiev, même lorsqu’ils battent pavillon étranger ou opèrent loin du théâtre européen.
Cependant, l’attaque présumée du Mersin au large du Sénégal soulève une question majeure : les États africains risquent-ils de devenir des dommages collatéraux d’un conflit qui ne les concerne pas directement ? Les routes maritimes africaines sont vitales pour l’approvisionnement en carburant, en denrées alimentaires et en biens de première nécessité. Toute insécurité accrue dans ces zones entraîne une hausse des primes d’assurance, un renchérissement du transport maritime et, à terme, une augmentation des prix pour les populations locales.
Les conséquences environnementales sont tout aussi préoccupantes. Une pollution pétrolière au large des côtes ouest-africaines aurait un impact direct sur la pêche artisanale, le tourisme et les écosystèmes marins déjà fragilisés. Contrairement aux grandes puissances, de nombreux pays africains ne disposent ni des moyens techniques ni des ressources financières suffisantes pour faire face rapidement à une marée noire de grande ampleur.
Cet incident s’inscrit dans une série d’explosions « mystérieuses » ayant endommagé ou coulé au moins sept navires liés à la Russie depuis décembre 2024, au large notamment de la Libye, de la Turquie et de l’Italie. Aucun de ces bâtiments n’était officiellement sous sanctions internationales, et aucune revendication n’a été formulée. Mais tous avaient un point commun : ils avaient transporté des hydrocarbures russes.
La réaction du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a dénoncé une « escalade inquiétante » après les récentes attaques en mer Noire, reflète une inquiétude croissante au sein des États riverains. L’extension de ce conflit maritime vers l’Afrique accentue la pression sur des pays déjà confrontés à des défis économiques, sécuritaires et environnementaux majeurs.
À mesure que la guerre du pétrole s’étend au-delà de l’Europe, une réalité s’impose : les océans africains ne sont plus en marge du conflit ukrainien. Et si aucune pollution majeure n’a encore été constatée, le risque est désormais réel. Pour les pays africains, le prix de cette guerre lointaine pourrait se payer en instabilité économique, en insécurité maritime et en dégâts écologiques durables.
J.F.PAGNI