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Depuis le 7 octobre 2023, Gaza vit l’horreur au quotidien. Le déclenchement d’une nouvelle offensive israélienne entre le 13 et le 25 juin n’a rien stoppé : le massacre continue. Le mot « génocide » revient de plus en plus souvent dans la bouche de certains États et organisations. Depuis la fin du cessez-le-feu le 2 mars, Israël a ajouté la famine à son arsenal. Comme le rappelait Yuval Noah Harari : « Il n’existe plus de famines naturelles ; seulement des famines politiques. »
Les responsables israéliens ne s’en cachent pas. En avril, le ministre de la Défense, Israël Katz, affirmait : « Aucune aide humanitaire n’entrera à Gaza », malgré les alertes des ONG. En août 2024, le ministre des Finances Bezalel Smotrich avait déjà déclaré qu’il serait « justifié et moral » de laisser mourir de faim deux millions de Palestiniens pour obtenir la libération d’otages.
Mourir de faim ou sous les balles
Fin mai, Israël a assoupli le blocus, mais sous ses propres conditions. L’aide humanitaire est désormais contrôlée par la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), un organisme financé par Israël et les États-Unis et dirigé par un évangélique proche de Trump et Netanyahu. L’ONU et les ONG refusent de coopérer avec la GHF, dénonçant un manque total de neutralité. Quatre centres de distribution seulement, dans des zones hautement militarisées, servent plus de deux millions d’habitants. Autour, barbelés, miradors, et contractuels armés. Le 18 juin, plus de 60 Palestiniens ont été tués et des centaines blessés lorsqu’un char israélien a tiré sur la foule venue chercher de la nourriture.
« GHF, c’est un piège, prévient Jean-François Corty, président de Médecins du monde. C’est la privatisation et la militarisation de l’aide, gérée par des mercenaires sous supervision de l’armée israélienne. Rien à voir avec l’humanitaire indépendant. » Les images de Palestiniens affamés attendant derrière des barbelés, rampant pour éviter les balles, ont choqué le monde. Le CICR a soigné plus de 2 000 blessés près de ces centres en un mois. « Vouloir survivre est devenu une condamnation à mort », résume Jonathan Whittall, chef du bureau humanitaire de l’ONU pour Gaza.
Depuis fin mai, près de 560 Palestiniens ont été tués et plus de 4 000 blessés en tentant de récupérer de la nourriture. « C’est un simulacre de distribution alimentaire qui produit des massacres en chaîne », dénonce Médecins sans frontières. Un soldat israélien témoigne dans Haaretz : « On tire à balles réelles, avec tout : mitrailleuses, mortiers… Pas de gaz lacrymogènes, pas de contrôle des foules. Notre moyen de communication, c’est la fusillade. » Il ajoute : « Je n’ai vu aucune riposte, il n’y a ni arme ni ennemi. » Netanyahu et Israël Katz, eux, parlent de « mensonges malveillants ».
L’arme de la faim reconnue comme crime de guerre
Le 24 juin, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme qualifie cette stratégie de « crime de guerre ». Le droit international est clair : affamer des civils comme méthode de guerre est interdit. Israël, en tant que puissance occupante, doit protéger la population. Philippe Lazzarini, chef de l’Unrwa, dénonce « un piège mortel » qui humilie et tue. La GHF nie de son côté toute responsabilité.
Dans le nord de Gaza, Israël a complètement bloqué l’aide humanitaire après une vidéo montrant, selon Tel-Aviv, des membres du Hamas sur des camions. Des médias locaux affirment qu’il s’agissait en réalité de gardes tribaux protégeant les convois du pillage.
Résultat : la population est forcée de descendre vers le sud, là où se trouvent les centres de la GHF, près de Rafah. Netanyahu l’a reconnu : l’aide serait conditionnée au fait que les déplacés ne retournent pas d’où ils viennent. « GHF pousse les Palestiniens à se concentrer dans le sud avant peut-être une expulsion, analyse Jean-François Corty. Derrière, Israël pourra dire : “Regardez, on fait de l’humanitaire.” Mais en réalité, c’est un outil de déplacement de population. Et ceux qui cherchent à manger se font tuer. »
Une stratégie ancienne, un drame actuel
« Utiliser la faim pour déplacer des populations n’est pas nouveau », rappelle l’historien israélien Gadi Algazi. Dès les années 1950, Israël privait les Palestiniens et même certains juifs orientaux (Mizrahim) pour contrôler les mouvements de population.
Aujourd’hui, près de deux millions de Gazaouis sont entassés sur moins de 18 % du territoire. En date du 27 juin, 56 331 Palestiniens, majoritairement des civils, ont été tués depuis le 7 octobre 2023. « C’est l’aboutissement de mois d’horreur, d’inaction et d’impunité », accuse le chef de l’Unrwa. La faim n’est pas un effet collatéral. À Gaza, elle est devenue une politique assumée, méthodique et mortelle.
J.F.PAGNI