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Elkins montre comment les Britanniques ont réagi avec une force brutale pour réprimer le soulèvement, en établissant le « Pipeline » – un système de camps de détention et de travail forcé présenté comme une mesure de « réhabilitation ». Cependant, le « Pipeline » a rapidement dégénéré en torture systématique, en coercition psychologique et en mauvais traitements infligés aux détenus. Elkins dresse un portrait poignant et nuancé de l’oppression coloniale et de la lutte acharnée d’une communauté pour la liberté.
Cette section met en lumière l’instauration du pouvoir britannique au Kenya à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, soulignant les réglementations foncières et du travail draconiennes mises en place pour favoriser les entreprises agricoles des colons européens. Ces réglementations ont eu de graves conséquences pour les communautés africaines autochtones, et ont particulièrement nui au peuple Kikuyu.
Des territoires confisqués puis exploités de manière abusive
Cette sous-section examine plus en détail comment les autorités coloniales britanniques se sont approprié des terres et ont contraint les populations locales, notamment les Kikuyu, à adopter un système économique qui favorisait les colons européens et se caractérisait par de bas salaires.
Les stratégies britanniques ont entraîné la confiscation de territoires appartenant aux Kikuyu. Elkins souligne l’influence profonde des stratégies agricoles britanniques sur le peuple Kikuyu. Les riches hauts plateaux, essentiels à leur existence économique et sociale, leur ont été confisqués pour établir une zone communément appelée « territoire des colons européens ». Les pratiques agricoles traditionnelles et l’autosuffisance des Kikuyu furent bouleversées par l’expropriation de leurs terres, ce qui ébranla également leur structure sociale, la possession de la terre étant essentielle à l’accession à l’âge adulte et à la reconnaissance culturelle. Les autorités britanniques justifièrent ces expropriations par des raisons financières et une croyance en leur supériorité raciale, présentant les Kikuyu comme des peuples naïfs ayant besoin d’être guidés vers la civilisation. L’expropriation de leurs terres représentait bien plus qu’une simple difficulté financière pour les Kikuyu ; c’était une atteinte à leur identité culturelle et à leur mode de vie.
« Lunatic Express »
Le surnom de « Lunatic Express », donné par la population britannique au chemin de fer de l’Ouganda, reflète les justifications utilisées par la Grande-Bretagne pour coloniser les terres africaines, comme l’analyse l’étude d’Elkins. Londres investit des ressources publiques considérables dans la construction d’une voie ferrée traversant les hauts plateaux habités par les Kikuyu. Une fois le projet achevé, les autorités cherchèrent à rentabiliser leurs investissements et considérèrent la population kikuyu, fortement réduite par les efforts de pacification britanniques et les catastrophes environnementales, comme une population d’agriculteurs peu productifs, freinant le progrès économique. Elles lancèrent alors une initiative dynamique pour promouvoir l’agriculture en encourageant l’installation de colons blancs britanniques et sud-africains dans les hautes terres. Les fonctionnaires favorisèrent la prospérité des colons en établissant des accords fonciers de longue durée, ce qui eut pour effet de transférer la propriété des terres aux Kikuyu. Les tentatives des Kikuyu pour recouvrer leurs territoires ancestraux entraînèrent une réduction significative de leurs terres après les premières incursions britanniques.
Le concept de « terra nullius », ou terre n’appartenant à personne, était parfois utilisé pour justifier l’appropriation des terres autochtones, ignorant les usages et les droits fonciers existants des populations locales.
Les Kikuyu pratiquaient une agriculture mixte, combinant cultures et élevage. Leurs méthodes étaient adaptées à l’environnement local et reposaient sur des pratiques durables développées au fil des générations. La terre leur assurait l’autosuffisance grâce à l’agriculture, principale source de revenus. Cette indépendance était essentielle au maintien de la stabilité familiale et communautaire.
Cette idéologie, répandue durant la période coloniale, suggérait que certaines races étaient plus évoluées ou avancées que d’autres. Elle servait à justifier la domination et les missions « civilisatrices » des puissances européennes sur les populations autochtones.
Le chemin de fer visait à relier le port de Mombasa, sur l’océan Indien, à l’intérieur de l’Ouganda, facilitant ainsi la circulation des biens et des personnes. Il était perçu comme un atout stratégique pour consolider le contrôle britannique sur l’Afrique de l’Est. Le terme « Lunatic Express » (train des fous) a été forgé en raison de la folie perçue et du coût exorbitant du projet, reflétant le scepticisme quant à sa faisabilité et aux difficultés rencontrées lors de sa construction.
Durant la période coloniale, des problèmes environnementaux tels que les sécheresses, les invasions de criquets ou les maladies pouvaient exacerber la vulnérabilité des populations autochtones, les rendant plus sensibles aux conséquences des politiques coloniales. Les autorités britanniques pensaient que les colons européens seraient plus efficaces dans le développement d’une agriculture commerciale, considérée comme un moyen de dynamiser l’économie coloniale. Cela s’inscrivait dans une stratégie visant à rendre la colonie financièrement autonome et rentable pour l’Empire britannique.
Des ordonnances foncières injustes
L’administration coloniale a utilisé des mécanismes juridiques tels que des ordonnances foncières et des traités souvent incompréhensibles ou injustes envers les populations autochtones, légitimant de fait le transfert des terres aux colons. L’introduction de nouveaux systèmes fonciers par les Britanniques a modifié les modes de propriété foncière traditionnels des Kikuyu, rendant plus difficile pour eux de faire valoir leurs droits coutumiers.
Les programmes de travaux forcés ont coïncidé avec la création de zones désignées. Elkins décrit comment les autorités coloniales britanniques ont méticuleusement élaboré un système complexe de lois et de règlements visant à régir tous les aspects de la vie au Kenya, en particulier pour le peuple Kikuyu. Le pouvoir colonial a désigné des zones spécifiques, appelées réserves africaines, afin d’exercer sa domination et de séparer les différents groupes ethniques à l’intérieur des frontières territoriales de la colonie. Caroline Elkins souligne l’importance de la création de ces zones comme stratégie clé du gouvernement colonial pour gérer sa main-d’œuvre. La rareté des terres arables au sein des réserves contraignait souvent les Africains à travailler sur les propriétés des colons blancs, car la terre ne permettait pas d’assurer leur autosuffisance ni la culture de produits commercialisables générant des revenus.
Jean-François PAGNI