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Au fil des mois, la politique anti-immigration de l’administration Trump s’est durcie. Et avec elle, les flux financiers en direction du département de la Sécurité intérieure (DHS) ont explosé. En 2025, son budget a frôlé les 400 milliards de dollars, contre 176 milliards l’année précédente. Bien qu’en léger recul depuis, il demeure supérieur à 330 milliards de dollars — un niveau historiquement élevé.
L’essentiel de ces crédits bénéficie à deux agences clés : l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et la Customs and Border Protection (CBP), chacune dotée d’environ 80 milliards de dollars. Une manne considérable dont profitent de nombreux groupes privés, parfois liés de près au pouvoir en place.
La surveillance comme filon
Parmi les grands gagnants figure Palantir. Fondée par le libertarien Peter Thiel, soutien déclaré de Donald Trump, l’entreprise s’est imposée comme un acteur central de la collecte et de l’analyse de données pour le compte de l’ICE. Déjà bien implantée dans les sphères fédérales depuis près de vingt ans, Palantir a vu ses revenus liés au DHS s’envoler depuis le retour de Trump à la Maison Blanche. Un contrat signé en 2022 avait rapporté 58 millions de dollars en septembre 2024 ; un an plus tard, ce montant dépassait 139 millions. Jamais l’entreprise n’avait conclu autant de contrats avec le DHS.
Mais Palantir n’est pas seule. Pour identifier et localiser les migrants, l’ICE s’appuie sur un arsenal technologique de plus en plus sophistiqué. L’agence utilise notamment CLEAR, un outil développé par Thomson Reuters permettant de suivre des individus à partir des plaques d’immatriculation. Le DHS a renouvelé en mai 2025 un contrat de 4 millions de dollars pour ce service. La reconnaissance faciale est également mobilisée via Clearview AI, dont les revenus fédéraux ont bondi après un accord pouvant atteindre 9 millions de dollars.
À cela s’ajoutent les technologies biométriques de BI² Technologies. En 2025, l’entreprise a perçu 4,6 millions de dollars pour ses scanners rétiniens, capables d’identifier des personnes à partir de leur iris. Les agents de l’ICE disposent ainsi d’un accès à une vaste base de données biométriques, leur permettant « d’authentifier rapidement l’identité des sujets lors d’opérations sur le terrain », selon les termes du contrat.
Les liens entre ces entreprises et le pouvoir politique sont étroits. BI² est promue par un lobby dirigé par Brian Ballard, grand donateur de Donald Trump et membre du conseil d’administration du Trump Kennedy Center. Selon le Financial Times, la société aurait également compté parmi ses rangs Pam Bondi, actuelle procureure générale, ainsi que Susie Wiles, cheffe de cabinet de la Maison-Blanche.
Des entreprises françaises dans la boucle
La manne financière ne s’arrête pas aux frontières américaines. Le groupe français Capgemini bénéficie lui aussi, via sa filiale américaine, de la politique migratoire de l’administration Trump. En décembre 2025, l’entreprise a signé un contrat de 4,8 millions de dollars avec l’ICE pour fournir des services de « skip tracing », une technique permettant de localiser et de suivre des personnes recherchées.
L’utilisation conjointe de ces outils entraîne « une surveillance extrême des résidents » et fait peser « de lourds risques de dérives », alerte Cléa Fortuné, maîtresse de conférences en civilisation américaine à l’université Sorbonne Nouvelle. Mais une fois l’information collectée, encore faut-il arrêter, transporter et expulser.
La logistique de l’expulsion
La répression migratoire repose aussi sur un impressionnant dispositif matériel. ADS Tactical, fournisseur historique du département de la Défense, a signé au moins 34 contrats avec l’ICE en 2025 pour un montant total d’environ 79 millions de dollars. L’un d’eux, conclu en septembre, porte sur l’achat d’étuis pour pistolets Glock — le modèle impliqué dans le meurtre d’Alex Pretti — pour 3,8 millions de dollars.
L’État fédéral fait également appel à des sociétés de sécurité privées. G4S Solutions, héritière de l’entreprise fondée par l’ancien agent du FBI George Wackenhut, a décroché plusieurs contrats avec le DHS pour des opérations de transport et d’expulsion. L’un d’eux, signé fin septembre, prévoit une rémunération potentielle dépassant 122 millions de dollars.
Mais le véritable jackpot revient à CSI Aviation. Cette compagnie privée, fondée par Allen Weh, ancien Marine et discret donateur de Donald Trump, est régulièrement sollicitée depuis près de vingt ans. Depuis 2025, ses contrats se sont multipliés. Un accord signé en février prévoit la fourniture de vols quotidiens et de charters « à haut risque » pour les expulsions de l’ICE, pour 33 millions de dollars. Renouvelé à plusieurs reprises, ce contrat a rapporté plus de 500 millions de dollars à l’entreprise.
Les prisons privées en première ligne
Entre arrestation et expulsion, une étape intermédiaire s’avère elle aussi très lucrative : la détention. GEO Group, issu de la transformation de la Wackenhut Corporation au début des années 2000, travaille sans interruption avec le DHS depuis plus de vingt ans. En 2025, l’entreprise a enregistré 791 millions de dollars de revenus fédéraux — un record. Un contrat signé en mars prévoit à lui seul jusqu’à 58 millions de dollars pour l’hébergement de détenus de l’ICE dans le centre de Delaney Hall, dans le New Jersey.
Autre acteur majeur, CoreCivic a également vu ses contrats fédéraux bondir. En 2025, le groupe a empoché au moins 135 millions de dollars grâce à l’extension du réseau de centres de détention de l’ICE à travers le pays.
Derrière les discours sécuritaires et identitaires de Donald Trump se dessine ainsi une logique économique bien rodée, que Cléa Fortuné qualifie de « complexe sécuritaro-frontalier », voire « sécuritaro-industriel ». La chercheuse nuance toutefois : cette politique s’inscrit dans une continuité. « Ces entreprises ont déjà énormément bénéficié de contrats sous l’administration Biden. En 2023-2024, l’État fédéral passait en moyenne 45 contrats par jour avec ces acteurs privés », rappelle-t-elle. Autrement dit, la répression migratoire actuelle pousse à l’extrême un système mis en place progressivement depuis les attentats du 11 septembre 2001 — mais que Donald Trump exploite aujourd’hui sans retenue.
J.F.PAGNI