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Comme souvent, la dynamique part des États-Unis avant de se diffuser en Europe et au-delà. Depuis plusieurs années, une parole longtemps contenue s’est libérée dans l’espace public occidental. Une parole raciste, sexiste, xénophobe, désormais assumée, parfois revendiquée. Aux États-Unis, elle est portée jusqu’au sommet de l’État. Le président Donald Trump, soutenu par une galaxie de commentateurs, d’influenceurs et de responsables politiques ultra-conservateurs, banalise des discours qui remettent en cause des décennies de conquêtes démocratiques.
Dans cette Amérique-là, certains affirment ouvertement que l’égalité raciale serait une erreur historique, que la fin de la ségrégation aurait affaibli le pays, que l’identité américaine devrait rester blanche et chrétienne. Les conséquences ne sont pas seulement rhétoriques. Les violences visant des personnes perçues comme immigrées ou étrangères se multiplient. Le soupçon suffit parfois à justifier l’agression, voire la mort. Des faits récents l’ont illustré de manière tragique.
Dans le même temps, la politique migratoire américaine se durcit brutalement. Des ressortissants de plusieurs pays africains et du Moyen-Orient se voient refuser l’entrée sur le territoire ou soumis à des restrictions sévères. À l’inverse, certains profils, notamment en provenance d’Afrique du Sud blanche, bénéficient d’un accueil privilégié. Même des événements mondiaux comme la Coupe du monde de football, organisée aux États-Unis, se retrouvent affectés : de nombreux supporters africains risquent de ne pas pouvoir accompagner leurs équipes.
Pendant des décennies, les États-Unis se sont présentés comme une terre d’accueil, un refuge pour les opprimés, un modèle de libertés publiques. Cette image se fissure. Des universités prestigieuses sont désormais menacées de sanctions pour des prises de position jugées politiquement incorrectes. Des mots disparaissent des discours officiels. Des œuvres artistiques traitant de l’esclavage ou du racisme sont contestées, voire écartées. Le message envoyé est clair : la loi du plus fort prime, et celui qui détient le pouvoir peut imposer sa vision sans contrepoids.
Cette dérive ne s’arrête pas aux frontières américaines. L’Europe occidentale est aujourd’hui ouvertement critiquée par des responsables américains pour ce qu’ils estiment être une trop grande résistance à l’extrême droite. Dans les faits, des soutiens financiers, politiques et médiatiques sont apportés à des partis nationalistes et xénophobes européens. Ces mouvements progressent partout. En France, l’hypothèse d’une arrivée au pouvoir du parti de Marine Le Pen n’est plus marginale. Les attaques contre l’indépendance de la justice, y compris depuis l’étranger, se multiplient lorsque des procédures judiciaires visent ces formations.
Pour les populations africaines, ce basculement est lourd de conséquences. L’Europe, longtemps perçue comme un horizon possible, se ferme à son tour. Les États-Unis se barricadent. Le Moyen-Orient et l’Asie n’offrent pas davantage d’accueil durable. La réalité est brutale : le monde qui se dessine sera plus hostile, plus dur, plus violent pour ceux qui en sont déjà les marges.
Dès lors, une question s’impose. À défaut d’être attendus ailleurs, ne serait-il pas temps de regarder vers nous-mêmes ? De repenser la gouvernance de nos pays, l’exploitation de nos ressources, notre capacité à bâtir des économies solides et inclusives ? L’histoire récente montre que c’est possible. De nombreux pays asiatiques, eux aussi colonisés, dominés, humiliés, ont su se relever et s’imposer comme des puissances majeures.
Le monde change, oui. Mais il ne changera pas en faveur de ceux qui restent divisés, dépendants ou résignés. Si nous ne nous organisons pas, si nous ne croyons pas en notre capacité collective à prendre notre destin en main, alors le choc du monde qui vient sera d’une violence extrême.
Ce constat n’est pas un slogan. C’est un avertissement.
Eric KONAN