Cette recomposition des partenariats intervient dans un contexte régional marqué par la montée de la menace terroriste au Sahel, les bouleversements géopolitiques en Afrique de l’Ouest et la concurrence grandissante entre grandes puissances pour accroître leur influence sur le continent.
À la base aérienne de Bouaké, au cœur du dispositif aérien ivoirien, les premiers essais des drones d’attaque Wing Loong II marquent une nouvelle étape dans le rapprochement militaire entre Abidjan et Pékin. Début mai, des techniciens chinois ont procédé à la mise en service des deux appareils livrés discrètement quelques mois plus tôt. Dotés d’une importante autonomie et conçus pour des missions de surveillance et de frappe, ces drones doivent renforcer les capacités des Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI) dans la lutte contre les groupes armés opérant dans les régions septentrionales du pays.
Cette acquisition s’inscrit dans un contrat plus large conclu en 2024 entre le ministère ivoirien de la Défense et China National Aero-Technology Import & Export Corporation (CATIC), filiale commerciale du groupe aéronautique public chinois AVIC. L’accord prévoit également la livraison d’avions d’entraînement et d’attaque K-8 Karakorum ainsi que d’hélicoptères Harbin Z-9 destinés à moderniser les capacités aériennes ivoiriennes.
Au-delà des contrats commerciaux, Pékin multiplie également les gestes diplomatiques à forte portée symbolique. En décembre 2025, la Chine a notamment offert un patrouilleur de 27 mètres à la marine ivoirienne lors d’une cérémonie largement médiatisée à Abidjan. À travers cette stratégie mêlant équipements, coopération technique et dons militaires, la Chine cherche à consolider son influence auprès d’un partenaire considéré comme l’un des pôles de stabilité économique et politique de l’Afrique de l’Ouest.
Offensive diplomatique de Washington
Face à cette montée en puissance chinoise, Washington accélère également ses initiatives en Côte d’Ivoire. Depuis plusieurs mois, les responsables américains multiplient les échanges avec les autorités sécuritaires ivoiriennes. Une dynamique encouragée au plus haut niveau par le ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara, qui voit dans ce rapprochement une opportunité de renforcer les capacités opérationnelles du pays. Une étape importante devrait être franchie cet été avec la signature attendue d’un accord entre les FACI et la Pennsylvania National Guard. Ce partenariat doit ouvrir la voie à de nouvelles coopérations en matière de formation, de planification opérationnelle et d’échanges d’expertise.
Parallèlement, la question de l’installation éventuelle d’une infrastructure américaine dédiée aux drones de surveillance refait surface. Longtemps évoqué puis relégué au second plan, ce projet retrouve aujourd’hui une certaine actualité dans un contexte où les États-Unis cherchent à maintenir une présence stratégique dans le golfe de Guinée après les bouleversements observés dans plusieurs pays du Sahel.
Renseignement et cybersécurité
La coopération américano-ivoirienne ne se limite toutefois pas aux équipements militaires. Washington concentre désormais une part importante de son action sur le renseignement, la lutte antiterroriste et la cybersécurité. L’exercice multinational Flintlock, organisé en Côte d’Ivoire sous l’égide de l’Africom, a illustré ce rapprochement croissant entre les deux pays. Les États-Unis accompagnent également plusieurs structures stratégiques ivoiriennes, notamment la nouvelle unité antiterroriste de la gendarmerie ainsi que le Centre de renseignement opérationnel antiterroriste (CROAT).
Dans le domaine numérique, l’entreprise américaine Cybastion joue un rôle de premier plan. La construction d’un centre de données souverain à Grand-Bassam, financé en partie par l’Export-Import Bank of the United States, témoigne de la volonté américaine de s’imposer comme un partenaire majeur de la transformation numérique et de la souveraineté technologique ivoirienne.
La France réinvente sa coopération
Si Paris demeure un partenaire historique de la Côte d’Ivoire, la relation sécuritaire entre les deux pays connaît une profonde mutation depuis le retrait des forces françaises stationnées de manière permanente sur le territoire ivoirien.L’heure n’est plus à la présence militaire massive mais à une coopération fondée sur la formation, le transfert de compétences et les exercices conjoints.
Cette nouvelle approche s’est récemment illustrée avec l’inauguration de l’Académie militaire des systèmes d’information et de communication (AMSIC), spécialisée dans la cybersécurité et la lutte informationnelle. Financée conjointement par la France et la Côte d’Ivoire, cette école accueille déjà des stagiaires venus de plusieurs pays africains.
Paris poursuit également son engagement au sein de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) de Jacqueville, devenue l’un des principaux centres régionaux de formation dans ce domaine. Sur le plan opérationnel, les exercices Touraco et Tandem ont permis ces derniers mois de renforcer l’interopérabilité entre les armées française et ivoirienne, notamment dans les domaines aérien et aéroterrestre. Près de 300 militaires français ont été mobilisés à cette occasion.
Une diplomatie militaire de l’équilibre
Plus qu’un simple jeu d’influences entre grandes puissances, la situation actuelle traduit surtout l’évolution de la stratégie ivoirienne. Abidjan ne semble plus vouloir dépendre d’un partenaire unique pour assurer sa sécurité. En diversifiant ses fournisseurs d’équipements, ses programmes de formation et ses coopérations technologiques, la Côte d’Ivoire cherche à maximiser les opportunités tout en réduisant les risques liés à une dépendance excessive.
Cette approche pragmatique lui permet de bénéficier simultanément des capacités industrielles chinoises, de l’expertise technologique américaine et de l’expérience opérationnelle française. Dans un environnement régional de plus en plus instable, marqué par la progression des groupes terroristes vers le golfe de Guinée et la recomposition des alliances en Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire entend ainsi consolider son statut de puissance militaire montante et de partenaire stratégique incontournable pour les grandes puissances présentes sur le continent.
La concurrence entre Pékin, Washington et Paris devrait d’ailleurs continuer à s’intensifier dans les années à venir. Pour Abidjan, l’enjeu sera de transformer cette rivalité internationale en levier de modernisation de ses forces armées, tout en préservant son autonomie diplomatique et ses intérêts nationaux.
Axel KONE avec Africa Intelligence