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À Roland-Garros, ce jeudi 28 mai ressemble à un passage de témoin. Il y a deux jours, dans les tribunes brûlantes du Philippe-Chatrier, Gaël Monfils, désormais retraité, était ovationné. Ce jeudi, sur le court Suzanne-Lenglen, c’est un autre prénom qui monte en boucle : « Allez Moïse ! » « Allez la Kouame ! » « Moïse, on t’aime ! » Pas de fan club organisé, pas de banderoles, mais un murmure qui s’est transformé en clameur à chaque point arraché. Même les sifflets se sont trouvé une cible : le Paraguayen Adolfo Daniel Vallejo, 22 ans, bousculé par l’énergie d’un public qui a décidé de choisir son camp. Celui du jeune Français de 17 ans à peine.
Sous le soleil, deux de ses proches ne le quittent pas des yeux : sa mère, assise mais pas sereine, et son agent, Daryl Monfils, le frère de Gaël, qui transpire. À chaque échange, ils encaissent les coups avec lui. Moïse, lui, joue avec tout ce qu’il a : sa raquette, ses jambes, ses nerfs, son culot, son mental, et surtout son nouvel allié, le Lenglen.
Quand la dernière balle de Vallejo finit sa course dans le filet, le public explose. Kouamé tombe, reste allongé sur le dos un moment, avant de se relever. Au micro, sa voix ne tremble pas en s’adressant au public : « J’ai juste un mot à dire : merci ! Elle vous revient cette victoire, sans vous, je n’aurais jamais gagné ce match, jamais. L’année dernière, j’ai assisté à une finale où Carlos Alcaraz a sauvé trois balles de match. Il a dit qu’il n’avait jamais cessé d’y croire. Je n’ai jamais cessé d’y croire », lâche-t-il, comme une profession de foi.
Les supporters du jeune Français sont encore sous le coup de cette rencontre irrespirable. Kévin, encore incrédule mais sourire aux lèvres, lâche : « Félicitations à Moïse… Ce match m’a fait penser à la finale de l’année dernière, et ses mots, là, sur le court, étaient en parfaite concordance avec ce qu’il a produit sur le terrain. C’était magnifique. Pour quelqu’un de 17 ans, il fait preuve d’une très grande maturité et on a de la chance d’avoir un tennisman de cette qualité en France. »
À ses côtés, Mélissa raconte à quel point la fin de match l’a emportée : « J’étais en larmes à la fin, c’était vraiment intense », souffle-t-elle. Elle avoue n’avoir « jamais vécu une émotion pareille dans le sport ». Kévin, lui, va chercher plus loin dans sa mémoire, un soir bleu à Moscou : « Si, la finale de la Coupe du monde 2018.Mais là, c’est différent. On a l’impression de découvrir quelqu’un, de vivre le début de quelque chose. »
Natif de Sarcelles, d’un père d’origine ivoirienne et d’une mère camerounaise, Moïse Kouamé est désormais le visage qui incarne le plus l’espoir du tennis français. Un tennis tricolore qui attend une victoire bleue depuis 1983 et le succès de Yannick Noah. Le gamin a, en tout cas, fait une entrée fracassante pour ses débuts à Roland-Garros.
Pour Augustin, 19 ans, qui pratique le tennis depuis l’âge de cinq ans, ce jeudi après-midi restera longtemps accroché à sa mémoire. Il résume d’une phrase ce que tout le Lenglen a traversé : « On est passé par toutes les émotions possibles et inimaginables. Les deux premiers sets gagnés archi rapidement par Moïse, et après il se fait remonter. Là, c’était encore du stress pour nous, pour lui. Et même dans le super tie-break, c’était horrible à vivre. Mais la fin, elle est récompensée et il le mérite. »
À la sortie du court, Albert, la soixantaine passée, bronzé, l’œil fixé sur un écran, est attentif à la moindre réaction de Kouamé après le match. Il s’attarde sur ce qui, pour lui, a fait basculer la partie : « Le mental, sûrement, croit-il. Je pense qu’il y a quand même beaucoup plus d’expérience du côté du camp adverse, mais c’était dingue à voir parce que, du haut de ses 17 ans, il a réussi à renverser le match. Ce qui me plaît le plus chez lui, c’est son humilité quand je l’entends parler. »
Kévin, encore, se projette déjà sur la suite. Pour lui, la trajectoire du gamin ne fait pas de doute : « Elle est toute tracée. Il a beaucoup d’avenir dans le tennis. Il y a encore quelques petites choses à travailler, mais c’est dû à son jeune âge. Il peut faire partie des grands joueurs. »
Le prochain obstacle s’appelle Alejandro Tabilo, Chilien, 36e mondial. Un nom de plus sur la route d’un ado qui, en deux tours seulement, a déjà renversé Marin Cilic, vainqueur de l’US Open 2014, fait plier Vallejo et, surtout, retourné un court entier. Si le public français cherchait un nouveau héros au moment où l’ancien s’en va, il l’a désormais trouvé.
RFI