Son conseiller, Abdullah Othman Abdurrahim, cité par la chaîne Libya al-Ahrar, a évoqué une opération préparée et ciblée. Son avocat français, Me Juan Branco Ceccaldi, a confirmé avoir été informé de menaces récentes concernant sa sécurité. Quelques jours auparavant, selon lui, le chef de la tribu Kadhafi aurait proposé de renforcer sa protection. Saïf al-Islam aurait refusé. Aucune revendication n’a été formulée à ce stade.
Longtemps présenté comme le dauphin réformateur du régime de Mouammar Kadhafi, Saïf al-Islam avait tenté, au début des années 2000, de se construire une image d’homme ouvert aux réformes et au dialogue avec l’Occident. Cette réputation s’est effondrée en 2011 lorsqu’il a menacé les insurgés de « bains de sang » au début du soulèvement contre son père.
Recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, il avait été arrêté en 2011, jugé et condamné à mort en 2015 par un tribunal libyen avant de bénéficier d’une amnistie controversée. Il réapparaît sur la scène politique en 2021 en déposant sa candidature à l’élection présidentielle libyenne, scrutin finalement reporté.
Jusqu’à son assassinat, il restait une figure clivante mais influente, soutenue par une partie des nostalgiques de l’ancien régime et par certaines tribus du sud du pays.
Une Libye toujours fragmentée
Depuis la chute du régime en 2011, la Libye demeure divisée entre deux pôles de pouvoir : Le Gouvernement d’unité nationale (GNU) basé à Tripoli, dirigé par Abdelhamid Dbeibah et reconnu par l’ONU. Une autorité rivale à Benghazi, appuyée par le maréchal Khalifa Haftar, dont l’influence s’étend à l’est et au sud du pays. Dans ce contexte instable, toute figure susceptible de rebattre les cartes politiques représentait un facteur d’imprévisibilité.
Au-delà des rivalités internes libyennes, Saïf al-Islam Kadhafi portait un dossier explosif sur la scène internationale : les accusations de financement libyen de la campagne présidentielle française de 2007. Dès mars 2011, dans un entretien accordé à Euronews, il affirmait que la Libye avait versé 5 millions d’euros pour soutenir la campagne de Nicolas Sarkozy. Il disait détenir des preuves documentaires et des enregistrements. Il évoquait des transferts en espèces via des intermédiaires, notamment Claude Guéant et Béchir Saleh.
Il soutenait également que des promesses politiques auraient été faites en échange, notamment sur la normalisation des relations diplomatiques et certains dossiers judiciaires sensibles. Ces accusations ont donné lieu à des enquêtes judiciaires en France. Nicolas Sarkozy a toujours nié, qualifiant ces allégations de « fantaisistes » et de « vengeance politique ». Saïf al-Islam avait réitéré ses accusations à plusieurs reprises, notamment lors de la mise en examen de l’ancien président en 2018, puis encore en 2025.
Pourquoi certains pouvaient avoir intérêt à le faire taire
Plusieurs éléments alimentent aujourd’hui les spéculations. Saïf al-Islam était un témoin clé dans des procédures sensibles. En tant qu’acteur direct du régime libyen de l’époque, il était l’un des rares responsables encore en vie susceptibles d’apporter un témoignage détaillé sur les relations entre Tripoli et certaines capitales occidentales avant 2011. S’il avait rendu publics des documents ou des enregistrements, cela aurait pu avoir des conséquences judiciaires et politiques majeures.
Un risque de retour politique.Sa candidature à la présidentielle de 2021 avait montré qu’il disposait encore d’un socle de soutien. Son retour éventuel au pouvoir aurait pu remettre en cause certains accords conclus après 2011 et redéfinir les alliances énergétiques et stratégiques en Méditerranée.La Libye reste un acteur clé en matière pétrolière et migratoire. Un dirigeant hostile à l’intervention occidentale de 2011 aurait pu bouleverser des équilibres diplomatiques fragiles.
La mémoire de l’intervention de 2011. L’intervention militaire menée en 2011 sous mandat de l’ONU, à laquelle la France avait activement participé, demeure controversée. Les critiques estiment qu’elle a contribué à l’effondrement de l’État libyen et à l’instabilité régionale. Saïf al-Islam accusait directement Nicolas Sarkozy d’avoir joué un rôle déterminant dans cette intervention, qu’il présentait comme une trahison motivée par des intérêts politiques. Sa disparition élimine une voix susceptible de raviver ces débats avec des éléments potentiellement compromettants.
Entre hypothèses et zones d’ombre
À ce stade, aucune preuve ne permet d’attribuer l’assassinat à un acteur précis. La Libye reste un terrain marqué par la présence de milices, de rivalités tribales, de groupes armés et d’ingérences étrangères multiples.Mais dans un pays où politique, justice internationale, ressources énergétiques et rivalités géopolitiques s’entremêlent, la mort d’un homme porteur d’archives sensibles et d’ambitions présidentielles ne peut être réduite à un simple fait divers.Avec l’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi, c’est peut-être une partie de la mémoire politique des relations entre la Libye et certaines puissances occidentales qui disparaît.
Sa mort intervient alors que la Libye reste fragmentée et que les enquêtes sur les financements présumés de 2007 continuent d’alimenter la vie judiciaire française. Plus qu’un règlement de comptes local, cet assassinat pourrait marquer la fin d’un témoin clé d’une décennie de secrets, de rivalités et d’alliances ambiguës. Reste à savoir si la lumière sera faite sur les circonstances de sa mort. En Libye, l’histoire récente montre que la vérité est souvent la première victime du chaos.
J.F.PAGNI