L’hiver approche et, avec lui, la menace de nouvelles attaques russes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Mais à Kiev, une autre bataille s’intensifie : celle que se livrent le président Volodymyr Zelensky et le maire de la capitale, Vitali Klitschko. Les deux hommes s’accusent mutuellement alors que les habitants redoutent des coupures prolongées d’électricité, d’eau et de chauffage.
Mardi 13 octobre, Zelensky a publiquement critiqué les préparatifs de Kiev, estimant que la capitale était moins avancée que d’autres villes, y compris dans les régions proches du front. Selon lui, les conséquences des premières frappes se font déjà sentir dans plusieurs quartiers. Un reproche grave, alors que la protection des infrastructures et la continuité des services essentiels constituent des enjeux majeurs à l’approche de l’hiver.
Klitschko a rejeté ces accusations, les jugeant infondées. Le maire rappelle que la défense antiaérienne ne relève pas de ses compétences et que Kiev demeure une cible privilégiée des forces russes. Il accuse en retour la présidence de chercher à affaiblir l’autonomie locale et à préparer son remplacement. « Les gens m’ont élu », a-t-il rappelé, défendant son action dans des conditions qu’il décrit comme extrêmement difficiles.
Derrière l’hiver, une rivalité politique
Ce conflit ne date pas d’hier. Depuis l’arrivée de Zelensky au pouvoir en 2019, les relations avec Klitschko sont marquées par la méfiance. Maire de Kiev depuis 2014 et ancien champion du monde de boxe, ce dernier dispose de sa propre base politique. Il a régulièrement dénoncé les tentatives présumées du pouvoir central de réduire les prérogatives des collectivités.
Le désaccord prend une dimension particulière dans le système administratif de la capitale. À la mairie s’ajoutent une administration d’État et une administration militaire, dirigée depuis 2025 par Tymur Tkachenko, nommé par le président. Cette superposition des responsabilités alimente les conflits de compétence et facilite, selon une analyse du Centre d’études orientales (OSW), les renvois de responsabilité entre les différents niveaux de pouvoir.
La guerre, un levier de centralisation ?
La loi martiale donne aux autorités centrales des pouvoirs élargis, notamment à travers la mise en place d’administrations militaires. Elle ne permet toutefois pas au président de destituer librement un maire élu. Cette distinction n’empêche pas les inquiétudes de Klitschko, qui voit dans les tensions actuelles une menace pour l’autonomie locale.
Au-delà de cette rivalité, l’affaire soulève une question sensible : la guerre sert-elle aussi de cadre à une concentration accrue du pouvoir ? Les accusations de Klitschko ne suffisent pas, à elles seules, à établir une volonté de prise de contrôle politique. Mais elles rejoignent un débat plus large sur les contre-pouvoirs et la place des élus locaux dans un pays soumis à l’état d’urgence.
Pour les habitants de Kiev, ces querelles arrivent au pire moment. Les bombardements menacent les réseaux énergétiques et compliquent la constitution de réserves de carburant, d’eau et de nourriture. Klitschko prévient que, sans défense antiaérienne efficace, la capitale pourrait se retrouver en « mode survie ».
À mesure que l’hiver approche, la priorité reste donc la protection de la population. Mais cette crise révèle aussi les tensions qui traversent le pouvoir ukrainien : derrière l’unité affichée face à la Russie, la gouvernance du pays et le partage des responsabilités restent des sujets de confrontation.
J.F.PAGNI