Pour prévenir une catastrophe aux conséquences sociales et économiques majeures, les autorités ont procédé à un réaménagement du calendrier des campagnes agricoles. Désormais, la grande campagne cacaoyère s’ouvrira le 1er septembre et s’achèvera le 28 février, tandis que la petite campagne débutera le 1er mars pour se terminer le 31 août. Concrètement, la campagne principale a été écourtée d’un mois et la campagne intermédiaire avancée d’un mois. Cette décision vise à faciliter la reprise des achats de fèves par les multinationales, dont plusieurs avaient suspendu leurs activités, ainsi que par les exportateurs locaux qui avaient drastiquement réduit leurs volumes d’achat.
L’effondrement du marché mondial du cacao a plongé l’ensemble de la chaîne de valeur dans une situation critique. Malgré les efforts du gouvernement pour maintenir le prix garanti aux producteurs à 2 800 FCFA le kilogramme, un niveau historiquement élevé, les tensions se sont accentuées. Les industriels et négociants internationaux ont jugé ce prix trop élevé dans un contexte de repli des cours, ralentissant leurs engagements d’achat et contribuant à l’accumulation de stocks.
Dans un premier temps, l’État a lancé un programme de rachat du stock résiduel afin de soutenir les producteurs et de stabiliser le marché intérieur. Mais face à la persistance de la crise du cacao, il est apparu nécessaire d’aller plus loin. L’anticipation de la récolte intermédiaire vise ainsi à remettre en marche l’ensemble de l’industrie locale, des coopératives aux unités de broyage, en passant par les exportateurs.
Aujourd’hui, avec cette nouvelle configuration, les planteurs devraient pouvoir écouler plus rapidement leur production. Depuis plusieurs mois, nombre d’entre eux, notamment ceux ayant récolté en novembre, décembre et janvier, se trouvaient sans solution de vente, exposés à de lourdes pertes financières. La reprise progressive des achats redonne espoir à ces producteurs qui constituent le socle de l’économie rurale.
Le cacao en Côte d’Ivoire représente environ 1,2 million de producteurs et fait vivre près de 8 millions de personnes de manière directe ou indirecte. Véritable poumon économique du pays, il demeure un pilier des recettes d’exportation et un facteur de stabilité sociale dans les zones rurales. L’inaction aurait entraîné des répercussions graves sur l’ensemble de l’économie nationale.
Une crise comme en 1988-19989
Cette crise rappelle un épisode marquant de l’histoire économique ivoirienne. En 1988-1989, le président Félix Houphouët-Boigny avait engagé un bras de fer avec les multinationales et les spéculateurs en décrétant un embargo sur les exportations de cacao, afin d’exiger un prix plus juste pour la production ivoirienne. Mais face à la puissance de l’industrie mondiale du chocolat et du cacao, le rapport de force s’était révélé défavorable.
Aujourd’hui encore, la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de fèves, premier broyeur et premier exportateur de produits dérivés du cacao, se heurte à un marché international dominé par de puissants groupes industriels. Ce secteur génère plus de 130 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel, alors que les pays producteurs ne captent qu’environ 6 % de cette valeur. Une inégalité structurelle qui souligne la fragilité des économies dépendantes des matières premières.
En prenant ces décisions, le gouvernement ivoirien assume sa responsabilité : agir au moment opportun pour préserver l’intérêt général. Si ces mesures ne résolvent pas à elles seules les déséquilibres du commerce mondial du cacao, elles permettent néanmoins de sortir la filière de l’impasse immédiate et de protéger des millions de familles ivoiriennes dont la survie dépend de cette culture stratégique.
J.F.PAGNI