Cette montée en puissance intervient dans un contexte de tensions croissantes entre La Havane et l’administration de Donald Trump. Elle alimente une question centrale : les États-Unis préparent-ils une éventuelle opération militaire contre Cuba, ou cherchent-ils avant tout à accroître la pression sur les dirigeants cubains pour provoquer un changement politique ?
Un dispositif clandestin centré sur Cuba
La CIA aurait créé un « groupe d’opérations secret » consacré exclusivement à Cuba, selon The New York Times. Cette structure serait chargée notamment du recrutement d’agents, de la collecte et de l’analyse de renseignements, ainsi que d’opérations cyber et d’influence. L’objectif, selon les informations rapportées par le quotidien américain, serait de « créer des fissures dans l’élite politique cubaine » et de favoriser l’émergence de responsables plus pragmatiques au sein du pouvoir.
Le média cubain indépendant 14ymedio y voit la confirmation d’une stratégie visant à identifier une éventuelle figure capable de négocier avec Washington, sur le modèle de Delcy Rodríguez au Venezuela. L’ancienne proche de Nicolás Maduro aurait, après la capture de ce dernier par les forces américaines en janvier, adopté une posture plus conciliante envers l’administration Trump. Pour 14ymedio, la révélation de l’existence de ce dispositif pourrait elle-même faire partie de la stratégie américaine. La fuite dans la presse pourrait servir à « faire pression sur les personnes concernées » et à influencer les débats au sein de l’appareil dirigeant cubain.
Une pression qui dépasse le renseignement
Cette offensive clandestine s’inscrit dans une politique américaine plus large à l’égard de Cuba. Le secrétaire d’État Marco Rubio, lui-même d’origine cubaine, défend depuis longtemps une ligne particulièrement dure envers le régime de La Havane. Le 20 juillet, son département a notamment publié un rapport consacré à Cuba, présenté sous le titre « Cuba, capitale du communisme du XXIe siècle ». Washington y accuse notamment le régime cubain de soutenir ce qu’il présente comme une menace terroriste aux États-Unis. Pour le site cubain Árbol Invertido, cette rhétorique contribue à créer les conditions politiques permettant de justifier un éventuel recours à la force, présenté par Washington comme nécessaire face à une menace pour la sécurité américaine.
The New York Times estime pour sa part que la création de cette nouvelle structure de la CIA témoigne de la préparation d’une « campagne souterraine prolongée » contre le régime cubain. L’île ferait désormais partie des principales priorités de renseignement de l’administration Trump, aux côtés de la Chine, de l’Iran et de la Russie.
Des moyens de renseignement renforcés
Le 4 août, Politico révélait déjà une augmentation des moyens du renseignement américain consacrés à Cuba. Selon des sources anonymes citées par le média, ce renforcement pourrait notamment préparer les États-Unis à une éventuelle opération militaire ou servir à accroître la pression sur les dirigeants cubains.
Washington dispose depuis des décennies de capacités de renseignement sur l’île. Mais ces activités auraient été considérablement réduites ces dernières années, notamment en raison des difficultés liées aux mystérieux incidents sanitaires regroupés sous l’appellation de « syndrome de La Havane », signalés par des diplomates et fonctionnaires américains à partir de 2016. Le retour massif des moyens américains vise donc aussi à combler un déficit de connaissance. Selon The New York Times, les services américains disposaient récemment d’informations insuffisamment actualisées sur la situation politique, économique, sociale et militaire de Cuba.
Des avions de reconnaissance auraient ainsi effectué, depuis février, plus de 150 heures de missions autour de l’île, rapporte CiberCuba. Ces activités témoignent de la volonté de Washington de renforcer sa connaissance du terrain et de surveiller plus étroitement les capacités du régime cubain.
L’arme de l’asphyxie économique
Sur le terrain, la pression américaine ne se limite pas au renseignement. Depuis plusieurs mois, l’administration Trump cherche à accentuer l’isolement économique de Cuba. Washington a notamment renforcé les sanctions visant des responsables cubains et les entreprises étrangères commerçant avec le gouvernement de La Havane. Les restrictions américaines ont également contribué à fragiliser davantage un pays déjà confronté à une grave crise économique et énergétique.
Selon El País América, la stratégie américaine consiste à « asphyxier progressivement Cuba » afin de provoquer une chute du régime. Les conséquences sont particulièrement visibles sur l’île : pénuries, coupures d’électricité répétées, difficultés d’approvisionnement en eau et perturbations du secteur touristique. La situation s’est encore aggravée avec la réduction des liaisons aériennes et la fermeture de nombreux établissements hôteliers. Pour autant, l’effondrement annoncé du régime ne s’est pas produit.
Faire pression ou préparer la chute du régime ?
La question demeure donc ouverte. Le renforcement de la CIA peut être interprété comme une préparation à une opération plus ambitieuse, y compris militaire. Mais il peut aussi relever d’une stratégie de pression destinée à fragiliser progressivement le pouvoir cubain et à encourager les divisions au sein de son élite.
La multiplication des révélations dans la presse américaine ajoute une autre dimension à cette offensive. Dans un contexte de guerre de l’information, rendre publiques certaines opérations secrètes peut constituer un message en soi : montrer aux dirigeants cubains que Washington dispose désormais de moyens accrus pour les surveiller et qu’aucune composante du régime n’est à l’abri de ses opérations d’influence.
Pour l’heure, la prudence reste de mise. La crise économique cubaine est profonde, mais la capacité de la population à s’adapter aux pénuries demeure réelle. Et alors que les tensions internationales se sont récemment concentrées sur le conflit au Moyen-Orient, Cuba a perdu une partie de sa visibilité médiatique.
Une chose est toutefois certaine : après plusieurs années de relative mise en retrait, les services de renseignement américains semblent de nouveau faire de Cuba un dossier prioritaire. Reste à savoir si cette offensive vise à obtenir des concessions de La Havane, à provoquer une recomposition du pouvoir ou à préparer une confrontation d’une tout autre ampleur.
J.F.PAGNI