En 2020, l’administration Trump, premier mandat, a annulé son visa et gelé l’accès à ses comptes bancaires aux États-Unis. Ensuite, ce sont des inconnus qui se sont présentés à son domicile aux Pays-Bas. Craignant pour sa sécurité, sa famille l’a pressée de démissionner. Fatou Bensouda, ancienne procureure en chef de la Cour pénale internationale (CPI), a payé au prix fort les enquêtes qu’elle a conduites sur des crimes de guerre présumés impliquant des puissants. Aujourd’hui encore, elle choisit ses mots avec soin, comme si elle était encore en train de rassembler des preuves dans un dossier pénal.
Elle n’en raconte pas moins avoir été régulièrement intimidée par les agents de l’immigration américains lors de ses voyages aux États-Unis, avant même que Washington n’impose des sanctions contre elle en 2020. « Ils venaient me chercher au pied de l’avion, se souvient-elle. J’étais alors escortée comme une criminelle. » À au moins trois reprises, à son arrivée sur le sol américain, elle est conduite dans la salle réservée aux « passagers ayant des problèmes de visa ou à qui l’entrée était refusée », où on la fait attendre plus d’une heure avant d’être autorisée à entrer dans le pays.
Les sanctions prises à son encontre l’ont empêchée de se rendre à New York pour informer le Conseil de sécurité des Nations unies sur les enquêtes concernant le Darfour et la Libye, tandis que les restrictions pesant sur ses finances compliquaient même les opérations les plus courantes, du versement de son salaire à la réservation de chambres d’hôtel. « J’avais des prêts immobiliers à rembourser que je ne pouvais pas honorer, c’est devenu très, très personnel », confie-t-elle. Pourtant, elle n’a jamais envisagé de renoncer.
Goût de la confrontation
À 65 ans, l’ancienne procureure de la CPI fait remonter son goût de la confrontation à son enfance à Half Die, un quartier historique de Banjul, la capitale gambienne. Fille d’un chauffeur du gouvernement, elle grandit dans un foyer polygame où cousins et frères et sœurs de mères différentes partageaient une même concession. Son père veille à ce que ses filles aillent à l’école aux côtés de ses fils.
La jeune Fatou se forge une réputation de défenseure des autres. « Je me bagarrais pour des querelles qui n’étaient pas les miennes, sourit-elle. Je prenais les combats des autres. » Elle va même jusqu’à défendre sa sœur aînée, censée la protéger. « Je détestais simplement voir l’injustice. Je détestais voir des gens se faire exploiter. »
À 11 ans, elle se souvient avoir accompagné une voisine, battue par son mari, au commissariat pour déposer plainte. Au lycée, elle se glisse dans les salles d’audience pour suivre les procès. Devenue greffière, voir une jeune femme se débattre dans une affaire de violences sexuelles dans une salle d’audience dominée par les hommes renforce son ambition de devenir avocate. « Je me disais que je pourrais mieux plaider sa cause si j’étais à cette place », argumente-t-elle. Elle entreprend alors des études de droit au Nigeria, avant de rejoindre le tribunal pénal international pour le Rwanda et enfin, la CPI.
La carrière de Bensouda n’échappe pas à la controverse. Avant de devenir procureure internationale, elle est procureure générale et ministre de la Justice sous Yahya Jammeh, dont les 22 ans de pouvoir ont été marqués par la répression, la torture et les disparitions forcées. Elle rejette cependant l’idée que servir dans son gouvernement équivalait à cautionner ses abus, insistant au contraire sur l’optimisme qui avait accueilli le coup d’État de juillet 1994 contre le président de l’époque, Dawda Jawara. Alors procureure générale adjointe, Fatou Bensouda affirme avoir traité les dossiers que lui confiaient ses supérieurs plutôt que de choisir des cibles politiques. « J’ai la conscience tranquille », affirme-t-elle. Pourquoi n’avoir jamais traduit Jammeh devant la CPI ? « Je ne suis pas allée à la CPI parce que je suis Gambienne, objecte-t-elle. Je devais agir sans crainte ni complaisance. »
Rwanda, Afghanistan et Palestine
Après avoir quitté la Gambie, elle rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda avant de passer à la CPI, où elle devient procureure adjointe en 2004, puis procureure en chef en 2012. Ses neuf années à la tête du bureau du procureur l’ont opposée à Washington et à Tel Aviv dans des enquêtes sur des crimes présumés en Afghanistan et dans les territoires palestiniens occupés.
En 2020, la première administration Trump impose des sanctions économiques à son encontre. En avril 2021, Joe Biden les lève, mais n’en continue pas moins de s’opposer aux procédures concernant des atteintes présumées au droit international par des ressortissants américains.
Selon une enquête menée en 2024 par The Guardian et plusieurs médias israéliens, l’ancien chef du Mossad, Yossi Cohen, aurait notamment personnellement exercé des pressions sur Bensouda, voire l’aurait menacée, afin de faire échouer l’enquête sur la Palestine. Ce qui ne l’a pas empêché de continuer à faire avancer les enquêtes. « Le Statut de Rome était mon patron », lance-t-elle.
Après des années passées à enquêter sur des atrocités, à poursuivre des criminels de guerre présumés et à affronter des gouvernements puissants, Fatou Bensouda se tourne vers la diplomatie. Depuis 2022, elle est haut-commissaire de la Gambie au Royaume-Uni. Elle affirme que la transition s’est faite étonnamment facilement, tant la diplomatie faisait déjà partie de son quotidien. En tant que procureure de la CPI, elle rencontrait souvent des présidents et de hauts responsables afin d’obtenir la coopération nécessaire et l’accès pour les enquêteurs. Et comparées aux pressions subies lorsqu’elle était à La Haye, ses responsabilités diplomatiques à Londres sont bien moins pesantes.
Mais, depuis la capitale britannique, Fatou Bensouda n’en reste pas moins farouchement attachée à l’idée de justice, et à ce qu’elle doit, dit-elle aux habitants d’Half Die. « Des gens courageux, avisés, intelligents et attachants, dit-elle avec fierté. C’est quelque chose dont je ne peux pas, dont je ne veux pas me défaire. »
Source : jeuneafrique.com
N.B. : Les titres sont de la Rédaction.