En ce qui le concerne, le leader du Ppa-Ci, parti socialiste dans l’opposition, issu de la gauche ivoirienne, a saisi cette tribune pour dénoncer la gouvernance du parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) présidé par le chef de l’Etat, Alassane Ouattara. Laurent Gbagbo a critiqué la politique judiciaire et socio-économique mise en œuvre par le régime Rhdp.
Sur la question de la justice, l’ex-chef d’État, qui promeut la liberté d’expression, s’est opposé aux poursuites judiciaires contre des opposants politiques dans un État de droit. « La démocratie, ça signifie que nous ne sommes pas d’accord et nous en sommes conscients. Maintenant, nous nous organisons pour que chacun exprime sa pensée, sans mettre les autres en danger… Le petit Pickass (Damana Adia, 2e vice-président du Conseil stratégique et politique du Ppa-Ci), l’autre petit, Koua (Justin, Secrétaire général adjoint du Ppa-Ci), ils sont tout le temps devant les tribunaux parce qu’ils ont exprimé une pensée qu’on ne veut pas entendre. Et moi, je les défends », a-t-il lâché.
Laurent Gbagbo s’est engagé à défendre tout homme qui exprime une pensée, même si cette pensée dérange quelqu’un d’autre. « Je suis resté dix (10) ans (octobre 2000- avril 2011, Ndlr) président de la République. Je n’ai pas mis en prison quelqu’un à cause de la formulation d’une pensée. Jamais ! Parce que je ne suis pas là pour ça. Je suis là pour promouvoir les contraires… J’ai cité Pickass, j’ai cité Koua Justin mais je peux en citer d’autres », a-t-il dit.
Déguerpissements. Le président du Ppa-Ci a décrié au passage les déguerpissements opérés dans le District autonome d’Abidjan en 2024, notamment à Adjamé village dans la commune d’Adjamé, Port-Bouët et Yopougon Gesco. « Mais ce n’est pas normal que la destruction des biens soit une politique permanente… Mais on est où là ? Je ne peux pas donner ma caution à une telle politique, je ne peux pas parce qu’elle est profondément antihumaine. Or la politique est faite pour rendre humaine les décisions qui sont prises par l’État. C’est ça le rôle de la politique », a-t-il signifié.
Le candidat du Ppa-Ci pour la présidentielle de 2025 a indiqué au gouvernement ivoirien une voie à suivre avant de déguerpir les populations. « Une fois que des solutions ont été trouvées pour loger les concernés, alors vous pouvez faire ce pourquoi vous êtes d’accord, vous et eux. Mais non, vous venez un matin, vous cassez. Et les gens pleurent, et plus ils pleurent, plus vous cassez. C’est quoi ça ! Et moi je vois des dignitaires de ce parti-là, au pouvoir, qui plastronnent. Plus les gens pleurent, plus ils estiment qu’ils sont grands. Mais moi, je ne suis pas pour une telle grandeur », s’est-il indigné.
Lutte pour la démocratie
M. Gbagbo a indiqué le sens de la lutte du Ppa-Ci qui ne consiste pas uniquement à aller à la présidentielle et la gagner. « La politique, c’est de défendre aussi les plus faibles… Une école, en pleine année scolaire, vous cassez. Mais enfin ! Quels sont ces travaux-là qui sont tellement urgent qu’ils ne peuvent pas attendre les vacances ? », s’est-il interrogé.
L’opposant, chef de file de la 2e force politique d’opposition en Côte d’Ivoire, a par ailleurs relevé un aspect qu’il estime fondamental. « La bataille pour la démocratie, c’est au quotidien. Et c’est dans des choses qui semblent être loin de la politique mais qui sont la politique. Occupez-vous des petites gens ! Regardez-les vivre ! Protégez-les ! Si vous pouvez élever la voix, et que ça peut sauver la vie à un des petits, vous aurez fait beaucoup pour la démocratie… je vous souhaite beaucoup de courage », a-t-il passer des instructions à ses partisans.
Aussi, le président du Ppa-Ci a exhorté le gouvernement ivoirien à tirer des leçons de l’histoire, tout en mettant ses partisans en ordre de bataille pour la présidentielle de 2025. « Quelques fois, on désespère en regardant les Africains agir… Ayons courage et continuons le combat ! Continuons la lutte pour la protection des faibles… continuons le combat pour la démocratie ! », a-t-il martelé.
Mémoire collective
Dans son intervention, le président du Ppa-Ci a soulevé une question, qu’il juge cruciale, en lien avec la crise postélectorale meurtrière de 2010-2011 et la paix en Côte d’Ivoire. « En 2010-2011, il y a eu les cafouillages. J’écoute souvent la télévision, je regarde souvent des débats. Il y en a, je ne sais pas si on vit dans le même pays parce qu’ils présentent les choses d’une façon tellement erronée. Ils disent par exemple qu’Alassane (Ouattara, actuel chef de l’État, Ndlr) a pris le pouvoir en 2011, et que depuis 2011, la paix a été rétablie. Mais c’est vrai que depuis 2011, la paix est rétablie. Mais elle a été troublée comment, la paix ? Qui l’avait troublée ? C’est des questions », a-t-il interpellé la mémoire collective ivoirienne.
L’ex-chef de l’État a fait observer qu’il est difficile de répondre à une question qui n’est pas mise sur la table. « On ne peut pas donner une réponse à une question qui n’a pas été posée. Oui, depuis qu’il est là, la paix est rétablie. Mais pourquoi la paix est rétablie ? Parce que celui qui l’a troublée ne la trouble plus. C’est ça. Et cette simple phrase qu’il faut ajouter, ils ne l’ajoutent pas », a-t-il fait remarquer.
Cas des militaires. Sur le cas des militaires, Laurent Gbagbo a protesté contre leur emprisonnement au lendemain de la crise postélectorale de 2010-2011. « Les militaires, ils font leur travail. Le chef de l’État en fonction leur donne des ordres qu’ils respectent. Aujourd’hui, Dieu merci, beaucoup d’officiers qui étaient en prison sont sortis. Beaucoup de sous-officiers sont sortis de prison, Dieu merci. Mais il en reste encore deux (2) », a-t-il signalé.
Le président du Ppa-Ci a ainsi mentionné la situation d’un fils de la région de La Mé. « Il reste Séka Yapo Anselme. Il est d’Adzopé, et il est commandant. Séka est devenu malade en prison, et il est toujours en prison. Demandons, prions, pour qu’on le guérisse, qu’on le soigne, qu’on le sorte de prison, et qu’on le donne à sa famille. Ses enfants s’en vont et quelques fois, ils ont même de la peine à le voir. Mais il est malade. Avec lui, il y a encore un sergent qui est en prison. Donc, j’attire votre attention sur ces faits-là », a-t-il souligné.
Prisonniers d’opinion
Selon l’ex-président ivoirien, ce ne sont pas les seuls car il y a aussi des prisonniers d’opinion, dont les cyber activistes Steve Beko et Gala Kolébi. « Notre lutte pour la démocratie, on n’est pas encore arrivé au milieu du combat. On est encore loin… Le plus honteux… c’est des gens qui manifestent contre la cherté de la vie. Enfin… mais la vie est chère. Le prix du kilo du riz a augmenté. Le prix de la viande a augmenté. Le prix du piment a augmenté. Le prix de l’oignon a augmenté. La vie est chère. Est-ce que dire ça, c’est dangereux ? », a-t-il questionné.
M. Gbagbo a, en outre, fustigé l’emprisonnement des acteurs de la société civile. « La prison, je vous apprends qu’elle est créée pour mettre des gens dangereux à l’abri de la société… Mais des gens qui manifestent contre la cherté de la vie, ce ne sont pas des gens dangereux. Ce sont, au contraire, des gens qui veulent que le prix de la vie redevienne normal pour que chacun puisse manger à sa faim, chaque jour. Et moi, ceux-là, je les défends », a-t-il déclaré. Et d’ajouter : « On ne peut pas être démocrate et puis rester silencieux devant des attaques comme ça contre la démocratie ».
E.KOUAKOU