Plusieurs jours après l’annonce spectaculaire de Donald Trump, le mystère demeure autour de l’accord pétrolier présenté par le président américain comme une opération historique avec le Venezuela. Aucun texte détaillé ni contrat officiellement rendu public ne permet, à ce stade, d’en mesurer précisément la portée et les modalités d’application. Selon les déclarations de la présidente par intérim Delcy Rodriguez, le Venezuela aurait accordé aux États-Unis une concession de 25 ans, renouvelable, portant sur 17 gisements pétroliers. Ces ressources représenteraient plus de 20 % des réserves pétrolières du pays.
Dimanche 30 août, à la télévision vénézuélienne, Delcy Rodriguez a défendu cet accord en invoquant la nécessité pour Caracas d’attirer des capitaux, des technologies et des infrastructures afin de valoriser ses immenses réserves de pétrole. « Notre pays a les plus grandes réserves de pétrole au monde. Mais posséder ces ressources sous terre ne suffit pas », a-t-elle déclaré, estimant que les investissements permettraient de transformer cette richesse en bénéfices pour la population. La dirigeante par intérim avance également un chiffre spectaculaire : les revenus du Venezuela pourraient atteindre 209 milliards de dollars grâce à cet accord. Mais ces projections sont loin de faire l’unanimité.
Un accord qui sert aussi les intérêts de Washington
Le Venezuela traverse une crise économique profonde, marquée notamment par de fortes inégalités sociales. Pour Delcy Rodriguez, l’exploitation accrue des ressources pétrolières pourrait donc constituer une source indispensable de revenus pour l’État. Mais derrière cet argument économique, certains observateurs voient également un calcul politique. Yoletty Bracho, post-doctorante en sciences politiques à l’Université de Montréal, estime que cet accord pourrait contribuer à légitimer le maintien au pouvoir de Delcy Rodriguez. Ancienne vice-présidente de Nicolas Maduro, celle-ci assure l’intérim depuis l’enlèvement de l’ancien président vénézuélien par les États-Unis en janvier 2026. Son mandat intérimaire devait, en théorie, prendre fin en juillet 2026. Pourtant, elle demeure au pouvoir et aucune échéance électorale précise n’a été annoncée.
Du côté américain, les motivations apparaissent également clairement. La hausse des prix de l’essence aux États-Unis, notamment dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient, intervient à quelques semaines des élections de mi-mandat. Pour Yoletty Bracho, l’administration Trump cherche ainsi à donner le sentiment qu’elle agit sur la question du prix de l’énergie. Elle qualifie toutefois l’opération de « soi-disant accord économique », estimant qu’il s’agit surtout d’un « hold-up » sur les ressources vénézuéliennes. Une lecture renforcée par l’absence, pour l’heure, de groupes pétroliers américains officiellement désignés comme parties prenantes de l’accord. Les grandes compagnies pétrolières américaines restent d’ailleurs prudentes face au marché vénézuélien, en raison de l’instabilité politique, des incertitudes juridiques et des risques financiers. Autre élément qui relativise l’annonce américaine : les cours mondiaux du pétrole n’ont pas enregistré de baisse significative à la suite de l’annonce.
Un deal conclu sous pression ?
Une question centrale demeure : quelle a été la véritable marge de manœuvre de Caracas dans la négociation ? Pour Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine à l’Université de Rouen Normandie, l’accord doit être replacé dans le contexte de la prise de contrôle progressive des ressources vénézuéliennes par Washington depuis janvier 2026. Le chercheur considère que Delcy Rodriguez conduit désormais une politique de « subordination aux États-Unis », dans une relation qu’il juge profondément asymétrique. Cette évolution provoque un malaise jusque dans les rangs du pouvoir vénézuélien.
L’opposition dénonce l’accord, mais certaines voix issues du propre camp de Delcy Rodriguez le contestent également. Pour Thomas Posado, le rapprochement avec Washington apparaît particulièrement difficile à concilier avec l’héritage du chavisme. Né sous la présidence d’Hugo Chavez, le chavisme s’est historiquement construit autour de l’anti-impérialisme et de la défense de la souveraineté nationale face aux États-Unis. L’accord pétrolier annoncé par Donald Trump apparaît donc, sur le plan idéologique, comme un spectaculaire retournement.
Le spectre d’un « protectorat » américain
Au-delà de la question politique, c’est aussi la légalité de l’accord qui interroge. Une récente réforme de la législation vénézuélienne sur les hydrocarbures a certes ouvert davantage la porte aux investissements étrangers dans le secteur énergétique. Mais les conditions annoncées du deal pourraient néanmoins entrer en contradiction avec certaines dispositions de la Constitution vénézuélienne. Surtout, selon Yoletty Bracho, un accord de cette nature devrait être soumis à l’Assemblée nationale pour approbation. Or, cette procédure n’aurait pas encore été engagée.
Pour la chercheuse, ces éléments nourrissent l’idée d’un « protectorat » américain, dans lequel la souveraineté formelle du Venezuela subsisterait tandis que les décisions stratégiques seraient largement prises à Washington. Thomas Posado partage en partie cette analyse. « Le pouvoir local continue à administrer certaines fonctions », explique-t-il, tout en estimant que les relations internationales et les accords portant sur les principales ressources économiques du pays seraient désormais largement déterminés par les États-Unis. Une situation qui, selon lui, se rapproche de la définition d’un protectorat.
Et les Vénézuéliens dans tout cela ?
C’est peut-être la principale inconnue de cet accord. Delcy Rodriguez assure que les recettes attendues permettront d’améliorer les conditions de vie de la population. Mais plusieurs spécialistes de l’économie pétrolière ont déjà exprimé des réserves sur les projections avancées par Washington et Caracas. Francisco Monaldi, économiste vénézuélien spécialiste de l’énergie à l’Université Rice, aux États-Unis, a notamment mis en doute certains calculs concernant les bénéfices économiques susceptibles d’être générés par l’accord.
Pour Yoletty Bracho, le problème dépasse d’ailleurs la seule question financière. Elle s’interroge sur la place laissée aux citoyens vénézuéliens dans les décisions qui engagent l’avenir économique et politique de leur pays. « Quand les citoyens et citoyennes vénézuéliens auront-ils à nouveau une quelconque place pour décider de leur avenir ? », questionne-t-elle. Début août, des représentants de l’opposition et du gouvernement intérimaire s’étaient réunis à Caracas sous l’égide des États-Unis. Mais ces discussions n’ont, pour l’heure, débouché ni sur des résultats politiques concrets ni sur un calendrier précis pour de nouvelles élections.
Ainsi, derrière l’annonce spectaculaire d’un « plus grand accord pétrolier de l’histoire », demeurent des questions fondamentales : qui contrôle réellement les ressources vénézuéliennes ? Dans quelles conditions l’accord a-t-il été négocié ? Est-il conforme au droit vénézuélien ? Et surtout, quelle part des bénéfices reviendra effectivement au peuple du Venezuela ?
Tant que le contenu intégral de l’accord et ses modalités d’exécution ne seront pas rendus publics, le « deal » de Donald Trump restera entouré d’un épais brouillard. Et les accusations de « hold-up » sur les richesses pétrolières du Venezuela continueront de peser sur cette opération présentée comme historique.
Jean François PAGNI