Ce tabou n’est pas anodin. Il révèle un verrou historique, juridique et idéologique. En droit international, le génocide est “l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux”. À Gaza, les preuves matérielles et les déclarations de responsables israéliens s’accumulent. Pourtant, les chancelleries occidentales préfèrent parler de “guerre” ou de “riposte”, diluant la spécificité du crime.
L’ombre portée de la Shoah
L’Occident a érigé l’extermination des Juifs d’Europe en référent absolu du “crime des crimes”. Cette centralité historique et mémorielle a permis de créer un consensus moral et juridique fort autour du terme “génocide”. Mais elle a aussi, paradoxalement, figé le mot dans un sanctuaire où son usage, hors du cas nazi, devient suspect, voire offensant.
Qualifier Gaza de “génocide” est perçu comme une atteinte à l’unicité de la Shoah, et donc comme une transgression mémorielle. Ce verrou symbolique s’ajoute à un verrou stratégique : Israël est un allié clé des puissances occidentales, et toute accusation de génocide fragiliserait non seulement ses dirigeants mais aussi les États qui le soutiennent.
Pour éviter le mot, on invente d’autres “-cide” : urbicide, culturicide, scolasticide… Ces termes, justes dans leur précision, fonctionnent aussi comme des paravents. Ils permettent de dire la violence tout en évitant la qualification juridique la plus lourde, celle qui engage des obligations internationales d’intervention et de sanction. Cette multiplication lexicale reflète une fuite en avant : décrire sans accuser, nommer sans condamner, enregistrer l’horreur tout en neutralisant sa portée politique.
Refuser de nommer, c’est aussi préparer l’oubli. En Occident, l’argument du “conflit complexe” et de la “responsabilité partagée” fonctionne comme une anesthésie morale. Pendant ce temps, Gaza se vide de sa population vivante, ses traces sont effacées, son avenir est assassiné.
Le tabou autour du mot “génocide” n’est pas seulement une question sémantique. C’est un choix politique, qui consiste à ne pas voir ce que l’on sait, à ne pas nommer ce que l’on constate, pour ne pas agir sur ce que l’on pourrait empêcher. Car dans l’histoire, refuser de dire “génocide” alors que les faits le crient, c’est souvent admettre, plus tard, que l’on a choisi de détourner le regard.
J.FPAGNI